Mon immortelle
J’ai regagné ma cellule. Je me suis assis sur le bord du lit. Le seul élément que je n’ai pas en commun avec mes codétenus. Maintenant, ils dorment et je suis tranquille. Je regarde à travers la petite ouverture munie de barreaux et je perçois un bout de ciel noir. C’est une nuit sans lune et rien ne luit, hormis un minuscule point lumineux scintillant, une étoile qui tente de percer le plafond nuageux, une chose infime qui se bat pour être. Ce que je viens de vivre avec toi était si intense que j’ai du mal à faire le tri. Tout à l’heure, au moment de nous séparer, tu m’as serré dans tes bras, comme tu le faisais quand nous étions en maternelle. J’ai senti ta force, ton opiniâtreté à vouloir profiter de l’existence et ta volonté de me voir partager ce sentiment, alors même que tu m’abandonnes.
Ah, si tu avais pu m’embrasser de cette manière, au sens premier du terme, c’est-à-dire me prendre et m’enlacer contre toi et non déposer sur mes lèvres un doux baiser, lors de notre séparation à la fin du collège, cela m’aurait tant aidé à construire ma vie !
Tu te souviens, lors d’un voyage scolaire, dans le sud de la France, nous avions découvert ces petits buissons arrondis dont les fleurs jaune or sont pareilles à des bouquets de bourgeons minuscules qui avaient une si forte odeur, mélange de curry et de thym. C’étaient des immortelles et je t’ai tout de suite appelée ainsi. Cela t’amusait un peu, te flattait beaucoup.
À l’heure de notre puberté, quand ce qui n’était qu’un amour enfantin se transforme, avec le désir du corps de l’autre, en soleil, te nommer « mon immortelle » n’était pas un jeu. Au-delà de la fleur, si je t’ai baptisée de la sorte, c’est parce que, si la chair vieillit et se corrompe, l’âme est éternelle et immortelle et je te pensais comme mon âme sœur. En réalité, le mot sœur est de superflu. Ne souris pas, j’en ai fait la terrible expérience : lorsque j’ai reçu ta carte, j’ai senti qu’une part de moi était partie avec toi, cette part que je viens seulement de recouvrer, cette part qui donne envie de vivre et de se battre et que l’on appelle l’âme.
Durant toutes ces années, depuis ton départ pour le Portugal jusqu’à ce que tu m’enserres dans tes bras, j’étais avec ce vide en moi qui rendait toute chose égale.
Ainsi, dans le labyrinthe que constitue notre éducation, notre formation intellectuelle et professionnelle, j’ai pris ce qui passait, sans jamais essayer de lutter, de vouloir plus, de rêver d’un autre avenir, car je n’avais en réalité ni volonté ni projet. Mes études finies, je suis revenu au village, j’ai suivi la voie tracée par mes parents. Une vie simple, assoupie, insipide.
Même elle, la fille de chair, celle qui m’a dépucelé, je l’ai aimée et je l’ai quittée sans en être profondément touché, sans avoir versé de larmes. C’est seulement maintenant, à cette heure, après t’avoir retrouvée, mon immortelle, après avoir baisé avec toi, après avoir recouvré mon âme, que les regrets me viennent de ne pas lui avoir fait de vrais adieux, de ne pas lui avoir dit à quel point elle m’était chère, à quel point elle m’est chère aujourd’hui encore.
Et Ambre ! Elle s’est introduite dans ma vie par effraction. Elle m’a obligé à choisir entre elle et Hubert. Ce dernier était mon ami et elle, elle n’était personne, elle n’avait personne. Comment pouvais-je hésiter entre les deux ? Son existence était-elle vraiment pire entre nos mains qu’elle l’était auparavant ? D’où venait-elle ? qu’avait-elle vécu pour que personne ne s’inquiète d’elle quand elle disparaît, pour que personne ne sache son nom ? Comment, dès lors, alors que tout m’est égal, la prendre en pitié ? J’éprouve même de la colère contre elle. Elle a tout détruit du peu que j’avais construit. Une victime ? Et je devrais lui demander pardon ? Tout à l’heure, au milieu de nos ébats, je t’ai sentie te raidir. T’avais-je fait mal sans le savoir, sans le vouloir ? J’ai songé alors à elle, à la manière dont elle te caressait pour amoindrir tes souffrances, tandis que, moi et les miens, nous te torturions, que je te violais. Depuis, j’éprouve de la culpabilité pour tout ce que je lui ai fait et je suis heureux que ce soit toi qui sois là pour l’aider, la réconforter, car toi, c’est un peu moi.
La première fois, bien qu’ayant toutes les raisons d’espérer ton retour, j’ai été anéanti par ta carte de rupture, aujourd’hui, quoique je sois sûr que tu feras tout pour tenir ta résolution de ne plus me voir, je ne désespère pas. Je sens tes bras autour de moi et je ne désespère pas. J’ai envie de changer mon destin. Je crois cela possible.
Nul doute que tu feras tout pour que l’on ne se rencontre plus jamais. Je ne saurai rien de la naissance ou non de mon fils et tu ne lui parleras jamais de moi. Cependant, il pourrait naître, grandir, devenir un adolescent et, un jour, poser LA question. Ce jour-là, tu ne pourras que lui dire la vérité ; ce jour-là, il voudra me connaître ; ce jour-là, il sollicitera auprès de l’administration pénitentiaire une visite ; ce jour-là, je pourrais t’aimer à travers lui, car il aura des traits à toi, car je reconnaîtrai ton âme dans la sienne. Mais ce n’est pas tout. Si je suis habile, en papotant avec lui, je découvrirai où vous vivez. Je vais avoir un comportement exemplaire, je bénéficierai d’une sortie anticipée et, même si cela n’est pas le cas, tôt ou tard, je serai libre. Je me rendrai sur place, je fouillerai la ville rue par rue et je te retrouverai. Je n’irai pas te voir, tu pourrais à nouveau t’évanouir. Je me contenterai de contempler ta silhouette, d’entendre ta voix, aussi lointaine soit-elle, d’écouter ton rire et je serai enfin heureux. Après tout, un chien peut bien regarder un évêque.
Dans le ciel, l’étoile avait triomphé et brillait désormais. Les nuages se dissipaient et cet astre en annonçait mille autres.
Le passé est fait de regrets, l’avenir d’espoirs. Les miens étaient encore larvaires, informes, mais j’avais un avenir.