L’enfer

J’ouvre les yeux dans un monde gris, sans forme, sans soleil, sans obscurité. Une espèce de grotte. Quelques foyers épars, lointains, luttent contre les ténèbres. Il y règne une chaleur humide, cela sent le souffre et j’ai du mal à respirer. De temps en temps, un hurlement déchire le silence et me glace. Le sol est dur, légèrement chaud, de la roche. Au toucher, on dirait du basalte. Suis-je au fond d’un volcan éteint ? Je me lève et je marche sans but. Je suis fatigué, désespéré. Tout est terne, excepté ces rares lueurs, aucun bruit, sauf quand surgissent ces cris, ces hurlements. Pourquoi suis-je si épuisé ? Je touche mon bras. Ma peau ! Elle a changé, elle est plus épaisse, craquelée, monstrueuse. Comme si j’avais été brûlé, mais je ne ressens aucune douleur. Où suis-je ? Comment suis-je arrivé ici ? Depuis combien de temps ? J’ai faim. C’est insupportable. Je n’ai jamais eu aussi faim. J’ai dû rester évanoui sans manger des jours, peut-être des semaines, pour avoir si faim. Il n’y a rien à avaler. Pas même de la poussière ou du sable. Je lècherais le sol en vain. J’ai soif également.

Une pensée folle, un espoir délirant me traverse. On hurle de terreur, de douleur là où on distingue des feux. Cependant, ces cris, c’est la présence d’autres êtres vivants, donc, éventuellement, de nourriture, d’eau. Je dois y aller. Les clameurs m’appellent tout en me disant que le pire m’y attend. Je suis épouvanté, toutefois, je n’ai pas le choix. Je dois lutter contre la peur et m’y rendre.

Le chemin est long. Je n’arrive pas à évaluer la distance. Une petite lueur peut se voir de loin dans cette obscurité grise.

Je marche, j’ai faim, j’ai soif…

Je marche, j’ai faim, j’ai soif…

Je perçois sur ma gauche une faille. Je la devine, plus que je ne la discerne. Je m’en approche. Un sursaut de désespoir me prend : sauter et en finir !

Au moment où je vais le faire, je distingue, étant sur le bord du gouffre, un corps démembré qui gémit, qui appelle à l’aide. Une autre personne a eu la même idée et elle est tout en bas. Vivante. Comment peut-elle l’être encore après un tel saut ?

Je poursuis mon chemin, plus accablé que jamais, affamé, assoiffé, vers les feux.

J’arrive enfin.

Une foule s’y presse, elle est refoulée par des démons armés de grandes épées, de fouets, de boucliers. De temps en temps, le mur laisse passer un malheureux. Aussitôt, d’autres diables s’en saisissent et, tout en le faisant avancer à coups de knout, l’emmènent, l’éloignent. Que deviennent-ils ? Ce sont eux qui hurlent ?

– Toi, entre !

Intrigué par ce que j’observais, je ne me suis pas aperçu que je me suis approché des créatures maléfiques. Fuir ou obéir ? Je n’hésite pas un instant. J’ai faim et il y a de quoi manger, car les démons n’obéraient pas sinon.

Pas de fouet pour m’accueillir de l’autre côté de la barrière, mais une voix sardonique :

– Bienvenu en Enfer.

Devant moi, un être anormalement grand, en costume trois-pièces, loin de toute image d’Épinal, plus semblable à celui du huis clos de Sartre. Seule sa tête, celui d’un bouc humanisé avec des pupilles noirs au milieu d’iris de feu, est conforme à la tradition.

Le Maudit me salue, me reçoit dans son royaume presque chaleureusement.

Étrangement, cela me rassure. L’inconnu m’affolait. Désormais, je sais où je suis, tout s’explique, tout redevient compréhensible. Mon existence défile devant mes yeux. C’est comme dans un tribunal où l’on projette les éléments à charge, à décharge, sauf qu’ici, il n’y a ni procureur, ni avocat, ni juge, ni juré, car vous êtes tout cela à la fois et votre condamnation est sans appel. Pourquoi d’ailleurs la contester ? Toute ma vie, j’ai attendu cet instant où je pourrai enfin payer pour mes crimes, souffrir pour l’éternité.

Comme s’il lisait dans mes pensées, le Diable me complimente :

– Tu es un monstre. Bienvenu chez toi.

Dans cet univers, tout est inversé. Les êtres les plus démoniaques ont le pouvoir. Leur mission est de châtier les autres afin de leur permettre de racheter leurs péchés. Ensuite, ces derniers pourront retourner sur Terre où ils auront une nouvelle chance de gagner le Paradis. Mon ami ricane…

– Nous, nous sommes irrécupérables ! Donc, inutile de nous corriger. Ce monde est à nous, à nous d’en profiter. Qu’irions-nous faire là-haut ? Nous sommes heureux ici. Mais, tu dois avoir faim…

Il m’emmène devant une table richement garnie, de volailles, de viandes diverses, de salades, de pâtes, de purées, de fruits, de desserts à volonté. Je me jette sur la nourriture. Tout autour des malheureux sont enchaînés à des poteaux et observent avec des yeux exorbités toute cette nourriture qu’ils ne peuvent atteindre. J’engouffre tout ce que je peux, mélangeant sucré, salé, ne m’arrêtant que pour boire. Ce faisant, je sens le regard de ces pauvres captifs et je sais que je suis en train de les torturer. Je leur jetterai bien un morceau, mais à quoi bon ? Ils sont si nombreux et ils ont si faim que cela ne leur suffira pas, que rien ne leur suffira. Alors, je me resserre pour oublier cet embryon de compassion, arrosant la viande de vin, de jus de fruits pour bien le noyer. Je suis un bourreau et que je ne fais que mon travail Le Démon, de son côté, ne méprise pas un énorme gigot. Mais bientôt, il a fini et me dit d’arrêter à mon tour. J’obéis aussitôt. Je crains trop de mécontenter mon chef et de me retrouver illico presto enchaîné avec les autres. Gros effort : j’ai si faim et si soif. Il m’explique, un sourire satanique aux lèvres :

– Quand on est vivant, on mange pour vivre. D’abord pour grandir, pour être vigoureux, ensuite pour se maintenir en forme. Qui ne se nourrit pas, dépérit, mais, quand, on a suffisamment refait ses forces, arrive tôt ou tard ce sentiment de satiété. Ici, de l’autre côté de la mort, on vit pour manger. Notre fringale ne peut être satisfaite, car nous perdrions alors notre raison d’être.

Il croque une pomme. J’en profite pour tremper une cuisse de poulet dans une crème au chocolat avant de la déchirer à pleines dents.

– Cela dit, pour nous, comme cette table sera toujours pleine, régulièrement réapprovisionnée par nos esclaves pourvus d’une muselière – une obligation ; sans cela, ils dévoreraient tout avant de nous servir –, nous ressentons la faim de manière moins violente qu’eux.

Et d’une chiquenaude, il envoie une miette qui rebondit sur un malheureux, celui-ci ensuite essaie de la récupérer. Il tire sur son collier. Le morceau semble bien trop loin, toutefois, en s’étranglant, il arrive à le toucher du bout de sa langue, à l’y coller avec sa salive et celle-ci, plus habile qu’un doigt, parvient à la ramener dans sa gueule. Il voudrait bien la garder le plus longtemps en bouche, savourer son bonheur, mais la faim est plus forte. Il l’avale et de nouveau regarde en suppliant ses maîtres. Encore un petit truc ? Pitié !

Le démon a autre chose à faire. Il m’emmène et me présente une dizaine de diablotins qui seront sous mes ordres.

– Vois-tu ? Il y a ici deux populations : ceux dont les péchés sont véniels et à qui on va donner une nouvelle chance d’aller un jour au Paradis et nous ; les saints, eux, sont déjà là-haut. Les premiers subiront les pires tortures pour qu’ils comprennent la perversité de leurs actes et, quand ce sera fait, ils retourneront sur terre pour y trouver une autre opportunité de faire le bien. Pour nous, rien à espérer, nous sommes condamnés pour l’éternité, alors pourquoi nous supplicier ? Dieu n’est pas un monstre, l’enfer n’a pas été créé afin qu’Il jouisse de la souffrance des damnés.

Je m’explique mieux mon désespoir. Je suis ici à jamais, assoiffé, affamé, sans lumière. Dieu, lui-même, a renoncé à me sauver. J’envie les autres, ceux qui, un jour, partiront. Je jalouse même leurs tourments. Mais le Diable poursuit. Il lui faut couper court à ce sentiment qui pourrait être un premier pas vers ma rédemption.

– Te voilà donc coincé en ce lieu pour toujours. Tu peux passer tout ce temps à pleurer sur tes crimes ou bien tu peux agir en sorte que ce soit le plus agréable possible. Compte tenu des atrocités que tu as commises, ta mission est de faire payer aux femmes de mœurs légères leur laisser-aller. Plus ardemment elles souffriront, plus vite elles retourneront sur Terre, avec un souvenir de ce qui leur est advenu ici gravé dans leur inconscient. Cette réminiscence leur permettra de faire de meilleurs choix dans le futur.

Le Diable ricane :

– Pas très efficace comme système, à mon avis. J’en connais qui reviennent toujours. Elles apprécient trop ce que nous leur faisons subir ! En tout cas, pour toi, une éternité de plaisir, car elles devront être punies par où elles ont péché.

Il attrape son sexe en érection et éclate d’un long rire lugubre.

– À nous de rendre leur châtiment le plus varié et le plus agréable possible… pour les bourreaux.

Si c’est çà l’Enfer, je signe tout de suite. À peine ai-je pensé cela que me voilà transformé en diable avec une queue noire et coupante et surtout une énorme bite bardée de minuscules pointes. Je bande. À la soif, à la faim, au désespoir, se mêle désormais une folle envie de baiser que je ne pourrais pas plus satisfaire que le reste. Je jouirais sans fin, sans jamais en être repu, sans jamais ressentir cette paix qui clôt l’acte charnel. Avoir la trique pour toute éternité ! Fourrer, foutre sans s’arrêter ! Sauf peut-être pour boire et manger. Encore que… avec des filles bâillonnées…

La première livraison arrive et nous remuons la queue. Les queues plutôt, celle de derrière qui claque comme un fouet et l’autre qui vibre, sentant la femelle. Mes petits diables font avancer en les rouant de coups, en les flagellant, des femmes nues, en sang, pleurant, criant, suppliant. Moi, je les attends, fièrement campé sur mes deux jambes, les mains sur mes hanches. Soudain, je suis frappé de stupeur. Je me croyais au Paradis, je suis bien en Enfer. Toutes ces suppliciées sont des doubles de Dolorès.

– Elle a commis, elle aussi, un crime impardonnable. Elle a pris du plaisir avec toi ! elle a eu un enfant de toi ! Dès lors, elle doit subir une punition et ce sera à toi de la lui donner. Tu la baiseras, encore et encore. Tu la déchireras sans fin, tu jouiras de sa souffrance. Et en plus, tu feras cela pour son bien, car plus elle hurlera, plus vite, elle quittera cet enfer.

– Pourquoi dix Dolorès ?

– Je suis joueur. Je veux te voir espérer. Chaque fois qu’un être s’aperçoit que ses rêves sont déçus, que le présent n’est pas ce qu’il escomptait, alors je suis heureux. Désigne-moi la véritable Dolorès – on dit que les vrais amants en sont capables – et elle ira directement au Paradis. Là-haut, on s’aime sans godemichet ! Je vais te donner un conseil pour te permettre de reconnaître ta dulcinée. Écoute bien : je peux transformer les corps pour que toutes ces femelles se ressemblent, mais je ne peux savoir comment réagit ta Dolorès quand tu la baises. Il te suffira donc de les prendre, les unes et les autres par tous les trous, de les torturer ainsi au-delà des limites de ton imagination pour l’identifier. Peut-être…

C’est comme dans ce conte où le prince devait découvrir sa fiancée au milieu de cinq sosies. Il avait une flûte et il les faisait pleurer, chanter, danser, parler, entendre. À chaque étape, l’une d’elles échouait. À la fin, celle qui restait, celle qui savait tout faire, était la bonne. On l’avait lu et relu, Dolorès et moi, tête contre tête, déchiffrant ensemble les mots dans ce livre pour enfants. Ici, ce serait en la baisant, de toutes les manières imaginables, en la pénétrant, en la martyrisant que je reconnaîtrais l’amour de ma vie.

Ce souvenir, néanmoins, me donne une idée. J’ai trouvé le moyen de rouler le Diable, de désigner Dolorès sans avoir recours à toute cette barbarie. Il n’y a pas de flûte, et, d’ailleurs, je ne sais pas en jouer, mais je peux demander aux filles « quel est le nom du conte ? ».

Toutes se trompent, toutes répondent d’une seule voix « Le royaume des devinettes ». Le démon a, bien entendu, parlé à leur place et Dolorès n’a pas eu son mot à dire.

Le Diable est aux anges. Il adore quand les hommes pensent être plus habiles que lui et, à mes dépens, je découvre qu’on ne peut rivaliser en malice avec la Bête. Débile, l’être qui se croit plus malin que le Malin. Je tire une de ces têtes ! À mon air déconfit, Dolorès me reconnaît et, malgré la souffrance et le danger, elle éclate de rire, du bonheur de me retrouver sous ma peau satanique. Ses compagnes la regardent, se dévisagent, ne sachant que faire, puis, l’une après l’autre, elles rigolent, se marrent, se gondolent, se bidonnent, se poilent, se fendent la gueule, la poire, la pipe, la pêche, la tirelire. Certaines se roulent par terre, d’autres montent au plafond. Toutes s’amusent à mes dépens, se gaussent de moi. Seul le Diable est furieux, proteste qu’elle a triché. Comment, en effet, ne pas la reconnaître au milieu de ces piètres imitations ? Déjà l’Enfer s’écroule, dévasté par les faux rires et le rire vrai.

Celui de Dolorès m’a sorti de mon cauchemar. Je lui souris. Elle n’est plus contre moi, mais à table en train de manger les sandwichs qu’elle avait préparés avec grand soin pour moi.

– Pourquoi ris-tu ?

Elle se lève et m’apporte un en-cas. Je le dévore. C’est vrai qu’ici, on peut rassasier sa faim. Pas comme dans les rêves, pas comme dans les cauchemars. Elle s’assied sur le canapé et me montre ma bite en érection.

– J’ai quitté le divan, car j’étais affamé. Tu avais été si fougueux, tu m’avais à ce point brisé que j’avais besoin de refaire mes forces. Tout en dégustant ce casse-dalle, je t’ai regardé. Que tu étais beau, ainsi endormi, paisible, sans passé ! J’ai fixé ton sexe qui reposait, oisillon assoupi dans son nid, et j’ai songé avec quelle virulence il m’avait pénétré. C’était le calme qui succédait à la tempête. J’ai pensé à Noé et à cet instant où la Terre et le Ciel se réconcilient, où apparaît le premier arc-en-ciel de l’univers. Je souriais devant ce minuscule bout de chair, ce petit animal si vif, si robuste, si puissant, qui m’avait totalement envahie, mais que j’avais fini par dompter, par épuiser. Voilà que, vexé par cette attention moqueuse, il a repris de la vigueur. Sans contact, d’un simple regard, j’avais ranimé ta virilité. Tu dormais toujours. Rêvais-tu de moi ?

– Oui.

Je lui raconte mon étrange cauchemar.

– Riorim. Le livre s’appelle Riorim. Le royaume miroir.

Elle effleure ma bite gonflée de ses doigts fins.

– J’ai gagné[1]. On peut faire l’amour comme au Paradis… ou tu préfères m’enculer ?

[1] Le titre du conte est bien « Le royaume des devinettes » – collection « J’aime lire » – Bayard (le Diable ne peut ignorer un tel détail), mais pas pour nos deux amoureux. Dans leurs souvenirs, le nom est devenu « Riorim » qui n’est que le nom du royaume. Ainsi en est-il : le temps aidant, le souvenir que l’on a de ce qui s’est passé est plus vrai que ce qui est réellement arrivé.