Les premiers temps

Dolorès.

Comment des parents peuvent-ils appeler leur fille Douleur ou la Douloureuse ?

Elle se nommait en réalité Maria Dolorosa, mais notre état civil l’a transcrit en Marie-Dolorès et tout un chacun, ici, l’appellait Dolorès. Mais même ainsi, Marie des Douleurs, la Mater Dolorosa, est-ce vraiment un prénom à donner à son enfant ?

Il y a tant de Marie différentes, tant de Marie heureuses, pourquoi choisir celle qui souffre ? Pourquoi privilégier les souffrances d’une mère apprenant la condamnation de son fils, assistant, impuissante, à son chemin de croix et à sa crucifixion, avant de recueillir son corps ? Pourquoi pas un prénom rappelant la vierge découvrant qu’elle est enceinte ou celle accueillant son bébé à Noël ou celle montant au ciel ? Pourquoi le malheur plutôt que le bonheur ?

Pourtant, les de Soussa étaient des gens comme vous et moi. Pedro était un homme de forte corpulence, ne mégotant pas à la tâche, toujours riant. C’était un ouvrier agricole qui venait régulièrement, chaque année, passer quelques mois dans nos Vosges pour rentrer les récoltes. Nos récoltes. Essentiellement des fruits : cela allait des poires aux mirabelles, en passant par les cerises, les myrtilles. Il travaillait pour mon père. Ce dernier était un peu le roi du village. Il faut dire que ce n’était pas un bien grand royaume, une centaine d’habitations à peine qui s’étiraient entre la départementale et un ruisseau, avant de se perdre dans les bois, deux cents âmes égarées dans la montagne. Il en était le maire, charge qui se transmettait de manière héréditaire, bien que cela soit, République française oblige, au travers d’élections. Il possédait de vastes terrains dans la commune et une petite usine accolée à notre ferme transformait les fruits en jus, sirops et spiritueux. Autrement dit, il permettait à une part non négligeable de ses pays de gagner leur pain, ainsi qu’à Pedro.

Une année, celui-ci est arrivé avec des cadeaux plein les bras pour ses patrons. Il venait de se marier et voulait partager avec eux son bonheur. Le geste avait beaucoup touché mes parents, d’autant que le jeune homme commençait sa vie de couple par quelques mois où il trimerait dur, pour nous, loin de sa femme. Alors, ils ont modifié deux ou trois petits rangements dans notre ferme et une minuscule pièce a été libérée pour accueillir cette dernière. Deux semaines plus tard, Livia est arrivée. Avec ses cheveux noirs, sa taille fine, ses yeux rieurs, pétillants de malice, et surtout cette réputation de fille chaude qu’ont celles du Sud, elle a fait tourner la tête à plus d’un. Hélas, elle était jeune mariée et adorait son époux. Elle était d’un enthousiasme sans fin et non feint. Elle regardait le placard qu’on leur avait attribué comme si c’était un palais. Peut-être que, pour des amoureux, plus la chambre est petite…

Elle était terriblement reconnaissante à mes parents de lui avoir permis de rejoindre Pedro et, comme c’était une femme habile et active, elle a rapidement su comment le leur montrer. Elle aidait ma mère à faire le ménage, la lessive, la cuisine (un vrai cordon bleu ! Mon père en parlerait souvent avec beaucoup de nostalgie dans la voix). Très vite, elles sont devenues inséparables, d’autant que l’une et l’autre attendaient un bébé. Pour la première, c’était moi ; pour elle, Maria Dolorosa. Elles avaient une heure libre entre chien et loup, entre les travaux de la maison et le retour des hommes. Pour se délasser, elles allaient s’asseoir et contempler le paysage vosgien. Nous profitions alors du repos qu’elles s’accordaient pour bouger. Elles riaient et se montraient les petites vagues qui déformaient leur ventre. Elles se tenaient la main.

– Ce serait super si j’avais un garçon et toi une fille, disait Livia, on pourrait les marier.

Oui, ce serait bien ! pensait ma mère, mais tu sais, Livia, dans les Vosges aussi, on préfère avoir un fils pour reprendre la ferme du père. Alors, ce serait mieux si c’était le contraire et elle se moquait de ces Portugaises machistes qui ne voyaient pas que l’essentiel était d’avoir des petits enfants à choyer ensemble. Pour toute réponse, pour dire son désaccord sans se disputer, maman lui souriait et, nous, nous nous agitions un peu plus.

Dans la complicité de nos mères, nous nous aimions déjà.

À la fin de la saison, Pedro et Livia ne sont pas retournés chez eux. Mes parents leur avaient prêté le minimum nécessaire et leur avaient vendu un bout de terrain pour ce montant. Le taux, sans être usurier, ne tenait pas compte de l’affection qu’ils avaient les uns pour les autres. Les affaires sont les affaires et il n’est pas bon de mêler les sous et les sentiments. Ceci dit, mon père n’a pas lésiné sur son aide, n’hésitant pas à fournir matériel et main forte, lorsque Pedro a construit sa demeure. Voici la maison que Pierre a bâtie : une pièce, quatre murs, une porte et, peut-être, une fenêtre ; pas de grenier, pas de farine[1].

Après nos naissances à un mois d’intervalle, Livia a rajouté au ménage, à la lessive et à la cuisine, ma garde, ma mère ayant repris son poste de secrétaire – comptable, responsable de l’entretien et autres… dans notre ferme distillerie. Ce n’était pas une charge pour elle, puisqu’elle devait s’occuper de Dolorès et qu’elle avait noté que, quand nous étions tous les deux ensemble, nous étions plus calmes, plus souriants, nous jouions l’un avec l’autre. De temps en temps, c’était mes parents qui faisaient la baby-sitter et offraient à Pedro et Livia une soirée de cinéma à Épinal tous frais payés, une manière de la remercier. Elle adorait les comédies romantiques et le couple n’était pas bien riche.

Ce sont les talents de cuisinière de la Portugaise qui finirent par provoquer la brouille. Une brouille pas plus. Pas de coups de fusil, pas de cri. Juste : on ne se fréquentait plus et on disait pis que pendre de ces étrangers qu’on accueillait à bras ouverts et qui en profitaient pour vous poignarder dans le dos (j’avoue qu’enfant, j’avais du mal à comprendre comment cet étrange étranger, que l’on serrait ainsi, parvenait à vous frapper par-derrière).

Mais revenons à Livia et à ses dispositions.

Père, séduit par ce qu’elle nous mijotait, lui avait demandé d’assaisonner quelques saucissons – en bon paysan, nous avions quelques cochons, quelques volailles pour notre usage personnel. Cela a été un vrai succès. Les amis à qui nous revendions notre surplus en réclamaient toujours plus ! Mon paternel était un honnête homme et il filait la pièce à Livia pour son travail qui devenait, au fur et à mesure que le nombre d’amis et de cochons augmentait, plus lourd.

Aussi ne s’est-il douté de rien ! Pas même lorsque Pedro a rajouté quelques appendices à sa demeure : clapier, poulailler, porcherie ; pas même lorsque d’autres paysans ont livré au jeune couple du gibier et de la viande pour en faire de la charcuterie ; pas même quand ils ont acheté une nouvelle maison, plus grande, avec un atelier pour confectionner leurs produits. La foudre lui est tombée dessus au moment où Livia lui a annoncé qu’elle ne pourrait plus cuisiner pour lui et à ma mère qu’elle devrait dorénavant s’occuper elle-même de son foyer.

[1] Sara Cone Bryant dans « Comment raconter des histoires à nos enfants, Paris, Fernand Nathan – 1926 » crée cette comptine amusante : « Voici la maison que Pierre a bâtie ». Elle débute ainsi : « Voici la maison que Pierre a bâtie/Voici le grenier de la maison que Pierre a bâtie/Voici la farine qui est dans le grenier de la maison que Pierre a bâtie/Voici le rat qui a mangé la farine, etc. »