Les temps heureux

Un jour, vos études sont terminées, vous entrez sur le marché du travail. Pour la plupart (tous) de mes camarades, il était hors de question de retourner dans leur village vosgien, celui-ci avait perdu beaucoup de son attrait et surtout ne leur offrait aucune perspective pour valoriser leur diplôme. Moi, je me devais d’épauler puis de succéder à mon père à la mairie et un poste de direction m’attendait dans sa fabrique qui grandissait au fur et à mesure que ses concurrents jetaient l’éponge. J’arrivais pour ma part avec des idées qui pouvaient sortir notre territoire de sa léthargie. L’hiver est rude chez nous et nos routes sont assez mal entretenues par le département et la région. On pourrait créer ou faciliter l’implantation d’une entreprise locale de travaux publics plutôt que de recourir à celles des grosses villes. Le fait d’être un édile parmi les autres, plus connu que les autres, pouvait être un formidable argument pour être sélectionné lors des appels d’offres. Une deuxième piste, toujours autour des transports, était d’avoir notre propre garage. Plus qu’un garage : on ne se contenterait pas de réparer des camions, des tracteurs, on pourrait les modifier pour les adapter à nos marchandises et à nos routes de montagne. La chose serait rentable si nous pouvions convaincre les agriculteurs de nous suivre, de se tourner vers nous, la respectabilité de ma famille étant un atout non négligeable pour leur donner confiance. Je suis donc rentré chez moi tout feu, tout flammes et mes parents ont soutenu chacun de mes projets. Ils étaient enthousiastes. « Ah ! disait mon père, c’est formidable, cette jeunesse, toutes ces idées. Nos Vosges ont plus besoin de torrents que de calmes ruisseaux ».

Hélas, il y avait un « SI » dans tout ce que j’avais envisagé. La ferveur, l’adhésion à mes plans s’estompaient au fur et à mesure que l’on s’éloignait du domicile paternel. Nos voisins trouvaient le concept intéressant, les habitants de notre commune osé, partout ailleurs délirant. Je passais pour un dangereux farfelu. Pourquoi faire nous-mêmes ce que d’autres font ? Pourquoi se lancer dans de telles entreprises alors qu’il suffisait de solliciter des sociétés déjà existantes ? Personne ne voyait le lien entre notre inertie et le départ des jeunes. Heureusement j’ai fini par construire quelque chose d’innovant, de rentable, qui ne demandait rien à personne, qui ne remettait rien en cause, mais apportait à tous un plus, me permettait de travailler avec tous, m’assurerait dans le secteur une certaine notoriété.

Il y avait dans le domaine de mes parents un vieux moulin à eau. Jadis, tous les villages avaient leur ferme moulin. Le nôtre avait été détruit par la Wermacht en 1944. Eh oui, notre minuscule commune perdue au fond des Vosges n’avait pas été épargnée par les Allemands. Ceux-ci, en déroute, fous de colère après un attentat non loin de là, s’étaient vengés sur nos anciens, le maire, mon arrière-grand-père, et cinq autres otages avaient été fusillés, les maisons dynamitées, la localité bombardée. Notre petit coin de terre, qui n’avait aucun enjeu stratégique, a ainsi été atteint par cette boucherie absurde. Mais revenons à notre moulin. On avait bien tenté de le reconstruire, après-guerre, lorsque l’on rebâtissait la France. Hélas, avant que le projet ne voie le jour, le monde agricole s’était transformé, les petits moulins avaient été délaissés au profit de grandes meuneries qui traitaient les graines venant de toute la région et se trouvaient généralement dans les vallées, voire en plaine.

Au XXIe siècle, le goût du local, de l’authenticité, le retour aux traditions offraient une nouvelle opportunité. On pouvait désormais le reconstruire. Il fallait néanmoins qu’il fonctionne comme à l’ancienne, même si on pouvait en améliorer quelques détails pour qu’il soit plus performant : on ne verserait plus directement les grains sur la meule, mais on utiliserait un silo avec une trémie, des filtres, des aspirateurs afin d’éliminer toute la poussière. Les graines passeraient ensuite entre des cylindres et elles seraient broyées cinq fois. Le résultat a été assez exceptionnel et le chant de la roue à aubes qui tournait entraînée par le courant vous rendait profondément heureux. Certes, la rivière ne charriait plus assez d’eau, ou, du moins, pas assez régulièrement, pour fournir l’énergie nécessaire et j’avais dû me résoudre à employer de gros moteurs électriques, leur bruit étant couvert par celui du ruisseau et… le chant de la roue.

Le succès a été immédiat et nous ne manquions jamais de besogne, les paysans n’hésitaient pas à faire des kilomètres, car les farines obtenues étaient très valorisées dans la région.

L’idée du moulin était géniale, elle ne demandait qu’à être exploitée. Notre village se tournait, comme beaucoup d’autres, vers l’ouverture aux touristes. Il fallait une auberge et un bon restaurant pour les accueillir. De plats maison préparés avec des produits locaux… et des gâteaux utilisant notre farine. C’est ainsi que j’ai repris contact avec Livia, la maman de Dolorès, la seule ici, selon moi, à combiner l’art de la cuisine et celui des affaires. Elle était contente de me revoir. Après tout, elle avait été ma nourrice. Mon idée l’a enthousiasmée. J’en ai profité pour lui demander, l’air de rien, des nouvelles de Dolorès et sa réponse m’a cloué sur place. La dernière fois qu’elle l’avait eue au téléphone, celle-ci lui avait raccroché au nez en lui disant « Je suis mariée ». Quand elle allait au Portugal, sa fille refusait tout simplement de la voir. Ses frères et sœurs n’avaient pas plus de succès ! Pendant quelque temps, elle avait pu savoir comment elle vivait par son époux, par la belle famille. Mais, depuis que Dolorès avait divorcé, plus rien. Il semble qu’elle ait quitté le Portugal. Pour où ? Livia l’ignorait. Nous n’avons plus jamais parlé de Dolorès. Pourtant, on se voyait régulièrement étant désormais associés dans une ferme auberge dont la spécialité était la tarte aux brimbelles.

Ce n’est que petit à petit que j’ai découvert ce qu’était la campagne vosgienne. Éternellement changeante, éternellement recommençante. J’avais apporté quelques mutations, rien de bien méchant, et puis je suis redevenu l’un des leurs avec une vie tranquille, rythmée par les saisons. J’ai été inscrit sur la liste paternelle au conseil municipal, élu et, dans la foulée, nommé premier adjoint. Pour des raisons électorales, on se devait d’être bien avec les différentes associations, voire en faire partie. Je me suis rapproché des chasseurs, j’ai pris ma carte et le président m’a cédé sa place. C’est là que j’ai retrouvé Hubert. Il avait, c’était prévisible, échoué dans ses études. Il n’était pas garde-forestier à l’instar de son père, car il fallait désormais être bardé de diplômes pour exercer ce métier, alors il avait trouvé un poste dans un atelier de réparation de tracteurs (pas celle que j’avais rêvé de bâtir). Une heure de route chaque jour pour s’y rendre, autant pour revenir, un peu plus en hiver du fait de l’état de la chaussée et en été à cause des touristes qui conduisent sur nos départementales vosgiennes comme des touristes. C’était le prix à payer pour rester chez ses parents, pour avoir une petite chambre gratuite et un repas chaud le soir. Il n’avait gardé de ses rêves d’enfants que le goût de la chasse et, là, il faut dire qu’il se débrouillait bien. Nous avons vite été inséparables, mais nos rapports avaient changé. Désormais c’était lui qui avait pour moi une admiration sans bornes, car, dans le monde des adultes, la hiérarchie est basée sur la réussite sociale. Quand je posais sur son épaule une main amicale, cela le comblait d’aise, le faisait se sentir plus grand qu’il ne l’était réellement, bien que, physiquement, il soit devenu une espèce de géant barbu et qu’il me dépasse d’une bonne tête. Un jour, il m’a sauvé la vie. Un sanglier que j’avais raté, le blessant seulement, m’a attaqué plutôt que d’en profiter pour disparaître. J’étais tétanisé. Viser à nouveau, l’abattre alors qu’il fonçait sur moi ? Avais-je bien glissé deux balles dans le chargeur ? Aurais-je le temps d’épauler mon arme, d’appuyer sur la gâchette ? Fuir ? L’esquiver comme le font les toréadors ? Toutes ces pensées se bousculaient dans ma tête, tandis qu’une boule noire dévalait la pente et que je restais immobile. Il y a eu un claquement et la bête est venue mourir à mes pieds. Hubert était là.

Il n’a tiré aucune fierté de son geste. Bien au contraire, il m’était à présent totalement soumis. On dit que celui qui sauve une vie s’en sent responsable. C’était en l’occurrence le cas. Je pouvais désormais lui demander ce que je voulais, il obtempérait immédiatement. De plus, il avait interprété ma passivité comme une acceptation de mon destin. D’autres, me disait-il souvent, auraient fui, pleuré, appelé à l’aide ; moi, j’avais affronté le sanglier les yeux dans les yeux. Et l’animal avait ralenti face à ma détermination, m’assurait-il, très impressionné.

Un jour, Matthieu est arrivé pour un problème de cadastre. Le petit futé ! Il a demandé à me voir pour que je lui arrange son affaire, se prévalant de notre amitié sur les bancs de l’école. J’aurais pu lui remémorer tout ce qu’il m’avait fait souffrir pour complaire à Hubert, mais j’étais plutôt content de le retrouver. Il avait fini dans un lycée agricole et était rentré aider son père qui possédait une ferme dont il a vite assumé la gestion. Pour l’instant, il ne se débrouillait pas trop mal, l’exploitation qu’il avait agrandie le nourrissait ainsi que ses parents, lui apportant même un petit plus, d’autant qu’il ne dépensait quasiment rien, que ses frères et sœurs avaient déserté le logis, qu’il avait à disposition une alimentation riche, gratuite, abondante et si peu de temps libre. Il ne prenait jamais de vacances et ne connaissait de femelles que ses vaches et deux chèvres.

En attendant, nous étions contents de nous être retrouvés et, comme je lui avais arrangé le coup, il m’était reconnaissant. Lui aussi, était devenu géant, mais de manière plus harmonieuse. C’était un beau garçon aux cheveux courts, à la moustache fine. Quand je lui parlais de la société de chasse dont j’étais le président et que j’y rencontrais régulièrement Hubert, il n’a pas hésité et nous a rejoints. Petit à petit, la bande se reformait. On se retrouvait toutes les semaines pour traquer le gibier et nous profitions, au-delà des limites, de la troisième mi-temps, comme disent les rugbymen. J’étais le seul à avoir ma maison et j’avais de plus une petite cabane dans la montagne. C’est donc, naturellement, chez moi, au village ou perdus dans les bois, que nous éclusions des bières. D’autant que, désormais, nous en produisions, mes parents et moi. Il faut savoir s’adapter. Je n’ai jamais compris pourquoi nos jus de pomme très, très artisanaux, nos cidres, nos eaux-de-vie de mirabelle, de poire, de prune, n’ont pas réussi à convaincre les gens, aussi, quand la demande s’est faite forte, on s’est dit que, puisqu’on cultivait le houblon en Alsace… Parfois, au milieu de nos beuveries, on décidait d’aller à la chasse, mais d’un autre gibier que celui du matin. On filait en ville, les rares filles qui étaient restées au village étaient des laideronnes tout juste bonnes pour soulager nos crampes les jours de paresses. On poussait souvent jusqu’à Épinal. Il y avait plus de choix et elles étaient moins farouches. C’est là que nous l’avons retrouvé ou plutôt qu’il nous a retrouvés.

Nous étions attablés à un bar, nous chauffant et nous réchauffant pour être en forme pour notre soirée. Celle-ci commençait à peine et les donzelles dinaient encore chez Papa, Maman. Nous, on se contentait de ces assiettes de charcuteries-fromages que l’on sert à l’apéro. Lui est entré, discutant avec deux ou trois copains. Il nous a tout de suite repérés, a quitté les autres et s’est installé à côté de nous. Heureux de nous revoir.

Les bières et les souvenirs se sont succédé. Visiblement, il ne gardait aucune rancune envers Hubert et Matthieu. Il n’avait rien oublié des misères qu’ils lui avaient faites, mais en riait, il les prenait pour des marques d’affection, d’intérêt pour lui. Il faut dire que la vie ne l’avait pas épargné par la suite et, par contraste, son enfance paraissait plus lumineuse, plus belle qu’elle ne l’avait été en réalité. Il avait échoué à Épinal, n’ayant aucune raison de retourner au village, ses parents s’étaient séparés et étaient allé chercher fortune l’un au sud, l’autre au nord, abandonnant à son sort le fruit de leur amour. N’ayant aucun diplôme, il survivait grâce à de petits jobs, parfois en intérim, le plus souvent au noir. Il avait une chambre de quinze mètres carrés, « largement suffisant pour un célibataire », perdu dans un étage d’immeuble sans ascenseur. Il ne se plaignait pas. Il y avait plus malheureux que lui. Des plus heureux aussi, sans doute !

Surtout, il avait Satan. L’animal a fait son apparition dans la conversation vers minuit. Impossible dès lors de parler d’autre chose. Il était intarissable. Il avait découvert sa photo sur internet, parce qu’il cherchait un cadeau à faire à un petit neveu. Celui-ci voulait un hamster. Mais de site en site, de surprise en surprise, il s’était retrouvé sur les pages d’un chenil. On vendait un grand bleu de Gascogne. Quand il a dit qu’il habitait les Vosges, le propriétaire n’a pas hésité un instant, n’imaginant pas que son animal atterrirait dans une minuscule chambre, passant le plus clair de son temps à attendre son maître.

Hubert a proposé alors à Clément de venir avec nous chasser. Bien sûr, ce n’était pas son truc, mais comment refuser un tel plaisir à Satan ? C’est ainsi que l’on s’est retrouvé tous les dimanches pour une battue en forêt, précédée le samedi par une partie de tarots. Dès vendredi soir, Clément s’installait chez moi, avec Satan, heureux de pouvoir gambader dans la nature vosgienne, bien que ce qu’il préférait par-dessus tout, c’était de courir après lièvres et chevreuils. C’était un terrible prédateur, il savait débusquer le gibier, l’acculer, allait chercher pour nous les oiseaux morts, tombés dans les fourrées.

En un mot, on aurait bien retrouvé nos vieux réflexes et refait de Clément notre souffre-douleur, mais le maître de Satan méritait toute notre admiration. Aussi, notre amitié a repris sur de bonnes bases, sur un respect mutuel. Et puis, à quatre, le tarot, c’est plus chouette !

Tout allait bien.

Un jour, les écolos sont arrivés.