L’école

Cela n’avait aucune d’importance : Dolorès et moi étions en maternelle. Nos parents pouvaient, désormais, ne plus se voir, nous nous retrouvions tous les matins. Si j’étais en retard, elle m’attendait et réciproquement. On pleurait s’il le fallait, mais on résistait et on n’entrait dans la salle qu’en se tenant la main l’un l’autre, ou plutôt l’une l’autre, soyons galant. Mais si l’un de vous était absent, comment faisiez-vous ? me diriez-vous. C’est simple : on n’a jamais été absent. Si parfois, on ne se sentait pas bien au réveil, on savait qu’on irait mieux une fois à l’école ; au pire, si le mal de crâne ne passait pas, on profitait de la gentillesse de l’autre la journée durant et de celle de nos parents pour la soirée. Ah, ma Dolorès. Elle n’était pas plus haute que trois pommes, mais qu’est-ce qu’elle consolait bien ! Un jour, je suis arrivé en larmes en classe. Elle m’a serré contre elle. Fort. On aurait cru qu’elle voulait se fondre en moi. Pourtant, elle ne me faisait pas mal. Le nez collé dans son cou, je goûtais à sa subtile odeur de lard fumé, sa mère était charcutière. Elle m’a parlé tout bas, me murmurant qu’elle serait toujours là pour moi, avec moi, que nous nous marierons et que nous oublierons cette terrible peine. J’ai levé les yeux vers elle pour lui dire oui. Qu’est-ce qu’elle était belle à travers le brouillard de mes larmes ! Quand j’ai arrêté de pleurer, quand la maîtresse a vu que j’allais mieux, elle m’a demandé la cause de mon chagrin. Je suis resté muet, car je ne m’en souvenais plus. On parle de faible femme et d’homme fort, mais, en maternelle, c’était Dolorès qui me soutenait.

Enfin, quand je dis maternelle, d’autres préféreront l’expression « petite école », car, dans notre village, il n’y avait qu’un établissement scolaire et il n’y avait qu’une classe qui regroupait maternelle et CP. De l’extérieur, il ne payait pas de mine : une maisonnette ne comportant qu’une grande pièce, une cour ouverte sur la prairie, un arbre, un portique avec trois balançoires. L’intérieur était divisé en zones, une pour les plus jeunes avec des étagères contenant livres, jeux, jouets, une pour les CP avec trois pupitres pour les enfants, un tableau noir et le bureau de l’instituteur, une dernière servait de coin-repas avec une table à manger, un micro-ondes et un réchaud à gaz et permettait d’organiser des goûters, de partager quelques sucreries ou de s’initier à la cuisine. Quand les maternels étaient à leurs activités – ludiques le plus souvent –, l’enseignant pouvait apprendre à lire aux autres. Ce furent des années heureuses et le temps n’a fait que les embellir. Chacun prenait soin d’autrui, on quémandait l’aide des plus grands, on épaulait les plus petits. Tout cela avec beaucoup d’affection.

Clément est arrivé un matin. C’était un blondinet. On ne peut mieux le décrire. Il était mignon avec ses yeux clairs, ses cheveux bouclés, toujours à la recherche d’une caresse, d’un compliment. Il ne quittait pas Dolorès du regard et tentait par tous les moyens de se glisser entre nous deux. Son charme était tel que cela ne m’énervait pas, mais au contraire m’attendrissait. Quand Dolorès et moi étions en CP et que la prof s’occupait de nous, il faisait semblant de s’amuser avec les autres dans le coin des maternelles, mais ne perdait pas un mot de ce que nous faisions. Dès que l’institutrice se consacrait aux petits, il se collait contre Dolorès et celle-ci faisait ses devoirs en jouant à la maîtresse avec lui. À ce rythme, il a su lire en même temps que nous et, en janvier, il avait gagné sa place à notre côté.

Après, il y a eu l’école primaire. Classe unique, là aussi, mais située au village de F., à une quinzaine de kilomètres. L’établissement fermerait par la suite, le travail devenant rare, les jeunes partaient, le plus souvent sans retour, et les bébés naissaient ailleurs. Mais quand j’étais enfant, elle était ouverte et nous formions une bande joyeuse et insouciante.

Plus qu’à la maternelle, c’est à l’école que l’on rencontre les premières personnes qui vous impressionneront pour la vie, celui ou celle capable de vous réciter, avec le ton, « sur le clocher jauni, la lune comme un point sur un i »[1] en entier, dès le lendemain, alors qu’il ne fallait en apprendre que la première strophe pour la fin de la semaine, celui ou celle pour qui les calculs semblent un jeu. Mais votre modèle, c’est celui – et pas celle – qui ose. C’était le cas d’Hubert, le fils du garde forestier, un grand costaud, taillé dans la pierre, avec une mâchoire carrée, les cheveux rasés sur les côtés et à peine plus longs sur le dessus, style légionnaire en miniature. Il avait déjà été à la chasse avec son père et, s’il n’avait pas encore tiré « la »[2] lièvre ou le sanglier, il en avait porté la carcasse sur son épaule. Il lui arrivait parfois de faire l’école buissonnière (« comme papa en son temps », disait-il fièrement). Il se la jouait, mais, peu importe, tous les garçons voulaient être son copain. De nous tous, c’était le seul qui avait une vocation, un but dans la vie : suivre les traces de son paternel. Il faisait tout pour le réaliser, c’est-à-dire qu’il glandait en classe, puisque « l’on n’y apprenait rien qui me soit utile pour mon futur métier ! »

Dès lors, il a tracé entre nous une ligne. Il y avait ses amis, ceux qui partageaient sa philosophie et les fayots. Comme la plupart d’entre nous n’avaient aucune idée de ce qu’ils voulaient faire, une fois adultes, on ne voyait pas non plus le lien entre ce que l’on nous enseignait et ce que nous ferions plus tard, on était donc plutôt enclin à adopter sa position.

À ce jeu, Matthieu, un fils de paysan, presque aussi costaud que lui, un petit rouquin, a gagné et tout le monde le considérait comme le bras droit, le lieutenant d’Hubert. Son rôle consistait à en rajouter sur tout ce que faisait son chef, à rire à ses blagues pas toujours drôles, à s’extasier devant ses exploits, à enfoncer encore plus son souffre-douleur.

Ce dernier rôle était dévolu à Clément, notre blondinet, qui ne demandait qu’à plaire à tout un chacun, aux maîtres comme aux autres élèves. Malheureusement pour lui, il y avait, désormais, antagonisme. Quand il répondait aux questions de l’instituteur pour se faire apprécier de lui, on l’accusait d’être un fayot ; quand il se retenait ou se trompait volontairement pour amuser la classe, c’était l’enseignant qui le grondait, lui reprochant sa paresse, lui disant qu’il était parfaitement capable de résoudre l’exercice s’il mettait un peu de bonne volonté. Il a dû choisir et Clément a sombré. Le maître est devenu agressif, le citant souvent comme l’exemple à ne pas suivre, Hubert et Matthieu y ont trouvé une raison de plus pour le mépriser, le prenant, vu son niveau scolaire, pour le dernier des crétins. Lui, ne se décourageant pas, leur collait aux basques, riait et applaudissait à tout ce qu’ils faisaient, même lorsque ces derniers se moquaient de lui ou lui jouaient des tours pendables.

Pour Dolorès, le choix était plus simple : puisque c’était une fille, elle faisait forcément partie des fayottes et était donc dispensée de penser comme eux.

Pour ma part, je n’ai pas eu de mal à me faire apprécier des deux diables. Je rigolais avec eux au fond de la classe pendant les cours, participais aux blagues visant Clément ou d’autres malheureux, demandait, en leur présence, à Dolorès ses cahiers pour pouvoir recopier le travail qui aurait dû être réalisé à la maison et la facilité avec laquelle elle me cédait n’était pas pour rien dans mon prestige. Malgré cela, mes notes étaient plus qu’honorables. C’est le propre des cancres de faire de gros efforts pour de maigres résultats et j’étais un cancre dans l’art d’être cancre. Que pouvait-on me reprocher ?

C’est à l’école de F. que Dolorès est devenue jolie. Tout chez elle était plus accentué. Elle avait des cheveux bruns, longs et ondulés, beaucoup plus foncés que les miens, mais pas noirs, comme ceux de ses parents. Elle les disciplinait en deux délicates tresses. Sa peau était claire, mais plus cuivrée que les nôtres et elle bronzait plus vite que nous. Ne parlons pas de ses yeux, de véritables charbons qui brillaient, qui pétillaient de bonheur et de malice. Parmi les filles, on ne voyait qu’elle. Elle ne marchait pas, elle dansait ; sans être beaucoup plus grande que celles de son âge, elle semblait les dominer ; elle était toujours gaie et joueuse. Et puis, il y avait sa bouche, cette bouche si attirante avec ses lèvres humides, fines et charnues et ses dents qui étincelaient quand elle riait.

Un jour, ce qui devait arriver est arrivé : on nous a surpris, en train de nous bécoter, de nous embrasser comme des grands ou presque (on n’allait quand même pas échanger nos salives, beurk !). Toute la semaine qui a suivi, dès que nous étions proches l’un de l’autre, la classe nous entourait en criant « Ouh les amoureux ! Ouh les amoureux ! ». C’est vraiment bête l’âge bête à cet âge-là. Nous n’osions plus nous montrer main dans la main. Plus question de se rencontrer – même en cachette –, de laisser croire que nous avions pu avoir un instant intime. Quand on rentrait à la maison, on partait, ostensiblement, chacun de son côté avec un copain ou une copine, témoin que nous n’en profitions pas pour nous voir.

Heureusement, cela n’a pas duré longtemps. Tout a changé quand Hubert a eu une chérie attitrée. Dès lors, tenir sa petite amie par la main, poser un bisou coquin ou roucouler devenaient des actes valorisants. Mon prestige a bondi du jour au lendemain, étant donné que je m’affichais avec la plus belle. Le pauvre Clément, par contre, était tombé de Chraybde en Sylla. Il courrait après les filles pour se chercher une copine. N’importe qui. Mais, si elles le considéraient comme un bon camarade, le trouver plutôt mignon, aucune n’arrivait à s’imaginer en amoureuse. Trop gentil, trop pâle. De plus, elles craignaient de devoir partager avec lui ses vexations quotidiennes, d’être la débile qui sortait avec le débile de la classe et son insistance ne faisait que les conforter dans leur refus. Pour Hubert et Matthieu, c’était du pain béni et ils l’ont traité – oh, insulte suprême ! – de puceau. Pour ma part, je ne prenais pas sa défense, ne voulant pas détourner les regards sur moi, terrorisé à l’idée que l’on découvre mon terrible secret.

C’était une course à la montre. Il fallait que Dolorès cède avant que l’on ne s’aperçoive qu’elle me refusait la chose. Je la pressais autant que je pouvais, bien que je comprenne ses réticences : c’était stupide, humiliant et, franchement, je n’en avais pas plus envie qu’elle.

Vint LE jour où elle a dit oui. Elles finissent toutes par dire oui. Du moins c’était ce que l’on se racontait chez les garçons sur le banc de l’école, ce qu’affirmaient Hubert et Matthieu, devenus des experts sur ce sujet. Après tout, elles doivent être aussi curieuses que nous !

Ce soir-là, elle n’a pas pris le chemin habituel pour rentrer chez elle, elle a trouvé une excuse auprès de ses copines, peu importe laquelle. J’en ai fait autant de mon côté et nous nous sommes retrouvés un peu à l’écart des autres. C’est elle qui avait repéré le jardin d’enfants, normalement désert à cette heure-là. Nous nous sommes écartés des allées et nous nous sommes cachés derrière un buisson. Elle a posé ses lèvres sur les miennes comme nous le faisions dès que nous pouvions être seuls. Elle avait besoin de réconfort, de soutien. Pour l’encourager, j’ai appuyé ma bouche contre la sienne avec plus de force que de coutume et j’ai tenu ainsi sa tête contre la mienne. Une éternité après, quand j’ai relâché ma prise, qu’elle a pu à nouveau parler, elle a murmuré en reprenant son souffle « D’accord », puis un « je t’aime ». Elle s’est un peu écartée de moi. Je ne bougeais pas. À elle de choisir la bonne distance. De toute façon, j’étais paralysé. Je tremblais, elle tremblait, nous tremblions. Elle a fermé les yeux, car elle ne voulait pas voir mon regard lorsque je la contemplerai. Elle avait peur que son amour ne supporte pas celui-ci et que tout soit fini, avant même d’avoir commencé. Elle a soulevé sa robe qu’elle a coincée entre ses lèvres, en faisant bien attention de ne pas mouiller le tissu. Mon cœur s’est mis à battre plus fort à la vue de ce petit triangle clair qui tranchait sur sa peau couleur cacahouète, en dessous de son ventre. Un simple bout de toile, rose, à fleurs (de minuscules marguerites – je ne les oublierais jamais). Soudain, elle a baissé sa culotte et m’a montré sa fente entre les jambes.

Et puis, le rideau (sa robe) est tombé. Elle a remonté sa culotte, protégée par ce voile, a ouvert les yeux. C’était fini. « À toi ! » a-t-elle murmuré d’une voix trouble. Je me suis exécuté. Elle a jeté un vague regard sur mon robinet, puis elle m’a dit qu’il était temps de rentrer à la maison. J’étais horriblement vexé. Pourquoi étais-je si ému par sa zézette ? Pourquoi n’éprouvait-elle rien en voyant mon zizi ? Était-ce ainsi pour toutes les fillettes et tous les garçonnets ? On se pose bien des questions quand on est enfant. Ce n’est que plusieurs jours plus tard en constatant que cette découverte l’un de l’autre nous avait rapprochés, que nous nous sentions complices d’avoir brisé un tabou en exhibant nos parties honteuses, celles que l’on doit cacher au regard de tous, celles qui servent à faire pipi et qui sont si différentes, que j’ai compris mon trouble et son non-trouble. Même quand elles nous montrent leur zézette, celle-ci reste un adorable mystère : qu’y a-t-il derrière la fente ? On n’a rien vu, alors que nous, on a bêtement tout exposé.

[1] Verlaine : Ballade à la Lune

[2] Rien à voir avec un accent des Vosges, il s’agit de Manon des Sources de Marcel Pagnol qui a fait l’objet d’une lecture en classe, suivie de la projection d’un film. Hubert en avait été très impressionné.