Le retour

Mon sort, en tout cas, moi, je l’avais accepté.

J’étais parti pour mes études, j’avais aspiré à les faire à Paris, à Oxford, à Cambridge, à Berlin ou mieux encore dans une université américaine, mais mon niveau scolaire n’a jamais dépassé Nancy.

J’avais rêvé de régénérer l’entreprise familiale, de bâtir des garages, de construire des routes, de travailler avec l’étranger, d’exporter nos alcools. Je n’avais réussi qu’à bosser avec un négociant en vin parisien qui nous connaissait surtout parce qu’il avait un pied à terre au village. Bien sûr, il y avait ce moulin que j’avais réaménagé et qui faisait mon orgueil. J’avais aussi amélioré notre distillerie, acheté des camions frigorifiques pour que nos fruits arrivent en meilleur état, etc. Mais tout ceci était si ridicule par rapport aux ambitions de mon adolescence.

Jeune, j’étais gauchiste ; aujourd’hui, j’étais surtout le fils de mon père, la droite nous soutenait aux élections ou plutôt c’était nous qui soutenions la droite en lui offrant une mairie qui votait avant tout pour notre famille.

Désormais, j’étais heureux avec cette vie sans rêve, faite de certitudes, plutôt agréable. Des amis, des vrais, avec qui tout partager, avec qui je chassais, pêchais, buvais, jouais aux cartes et maintenant baisais, de ceux qui ne me laisseraient jamais tomber et que je ne laisserai jamais tomber. Petit plus, ils m’admiraient sincèrement et étaient prêts à me suivre, à faire ce que je leur demanderais, car ils avaient une totale confiance en moi.

Bref j’étais heureux. Du moins je le croyais jusqu’à ce qu’elle revienne et me montre qu’il me manquait l’essentielle.

J’ai appris son retour surprise grâce à ma secrétaire. En quelques heures, je savais tout d’elle, enfin tout ce qui était inutile, qu’elle avait fait de brillantes études, qu’elle avait trouvé un job dans une boîte d’analyse et recherche (de quoi ? Ça, on l’ignorait), qu’elle avait gravi les échelons et maintenant était responsable de la région aquitaine. Mon adjointe avait même un scoop : Dolorès de Soussa profitait de tous ses congés pour parcourir le monde et c’est pour cela qu’elle ne venait plus dans notre village voir ses parents qu’elle rencontrait dans leur pays pour des fêtes de famille.

– Ce sont ses premières vacances en France. Elle avait tant envie de retrouver les lieux de son enfance et ses anciens camarades. Elle est ici pour vous ! a-t-elle conclu, finaude.

Pour moi ? Pour un péquenot comme moi ? Peu importe, je ne doutais pas que, tôt ou tard, je tomberais sur elle, que nous nous reconnaîtrions, que nous irions boire un verre ensemble. Je n’espérais rien de cette rencontre, si ce n’est la rencontrer.

Cela n’a pas été bien difficile de la croiser par hasard dans notre petit village. Je ne savais pas quoi lui dire, alors je lui ai offert un beau sourire en guise de bienvenue. Elle me l’a rendu. En contemplant ce visage lumineux, j’ai compris que l’horloge qui s’était brisée quelque vingt ans auparavant venait de se remettre en marche. Difficile de ne pas aimer cette « fleur de Paris », cette grande dame douce, affable, enjouée, simple. Seul, son œil pétillant la trahissait, montrait sa vigueur, son désir de vivre. On s’est échangé quelques banalités. Elle a pris des nouvelles de mes parents, je lui ai demandé si les siens étaient heureux de la revoir, etc. Puis j’ai proposé de continuer notre conversation dans au bistrot.

– Je préfère marcher.

Sitôt dit, sitôt fait. On a quitté le village, on s’est promené par des sentiers étroits. Ni elle ni moi n’avions de chaussures adéquates. Ce n’était pas gênant, le sol était bien sec. Bientôt nous avons cessé de parler. De toute façon, notre bavardage était insipide, alors autant laisser libre cours à nos pensées. Nous avons soigneusement évité le trou de l’Enfer et nous sommes arrivés à une éminence, un promontoire d’où nous pouvions voir la vallée de la F. et notre petit hameau. J’étais surpris d’avoir tant marché. Quelle heure pouvait-il être ? Je ne souhaitais pas la vexer en regardant ma montre. Je lui ai seulement fait remarquer qu’il était temps de revenir sur nos pas. Elle m’a scruté, inquiète.

– Tu m’en veux ?

– … ?

– De m’être mariée, de ne jamais t’avoir écrit.

– Mais si, tu m’as écrit. Une carte postale avec ce message « suis mariée ».

Je ne saurais dire à quel point, ces deux mots avaient imprimé mon être, m’avaient fait mal, me faisaient encore mal.

– Ce n’est pas ma faute, tu sais.

Elle s’est assise sur la roche du promontoire et m’a montré une place à côté d’elle.

– J’avais quinze ans, je n’avais aucun moyen de refuser. Mes parents m’ont vendue !

Elle me regarde, elle voudrait que je partage sa révolte, mais, moi, j’attends.

– Pas vraiment. Ils n’ont pas touché d’argent pour ce mariage, mais autre chose. L’homme que j’ai épousé en rentrant avait vingt ans de plus que moi, il était très riche, très puissant dans notre région. Il souhaitait et tous lui obéissaient. Même mes parents qui, pourtant, avaient quitté le pays et n’y revenaient qu’en touristes. Il m’avait repéré : très jeune, très jolie. Il appréciait aussi que je sois allée à l’école. Jusqu’à la fin du collège ! C’était important pour son paraître de ne pas avoir une femme bête. Mais surtout, surtout, ce qui lui plaisait en moi, c’était ma sœur et mes deux frères. Une mère féconde ne pouvait avoir qu’une fille féconde et il était en mal d’enfants. Avec plein de s !

À l’évocation de cette vie sacrifiée, des larmes silencieuses coulaient le long de ses joues. La Wonder Woman des affaires était redevenue la petite gamine écrasée par son destin. Cela lui faisait du bien de pouvoir discuter avec quelqu’un de tout cela, avec moi en particulier. Elle ne l’aurait fait avec personne d’autre, surtout pas avec ses parents, ses frères et sœurs qui étaient responsables de tout ce gâchis, coupables ou complices.

– Il n’était pas méchant. Lui et les siens étaient nos seigneurs depuis la nuit des temps, il ne voyait pas à mal. Il était même gentil, il me couvrait de cadeaux, cherchait ce qui me ferait plaisir et m’a laissé poursuivre mes études. Il me besognait tous les soirs. En vain. Malgré cela, c’était toujours des « je t’aime », des bisous fripons. Il a fini par m’émouvoir et, quand j’ai terminé le lycée, j’ai arrêté de prendre la pilule.

Elle n’a pas dit qu’elle l’avait surtout fait parce qu’elle s’était découverte sans avenir. Elle se rendait bien compte que jamais il ne la laisserait travailler, jamais une femme de sa lignée ne l’avait fait (et les hommes pas beaucoup plus, compte tenu de leur richesse). Avec le baccalauréat, elle était son égale, un peu en dessous de lui, mais guère plus ; en poursuivant ses études, elle lui aurait fait de l’ombre. Et puis, se former pour quoi faire ? Elle était destinée à être mère. Mère, un point, c’est tout.

– Peu de temps après, il est venu me voir. Triomphant. « Anita attend un enfant de moi ! Ce n’est pas moi, c’est toi qui es stérile ». Il m’aimait. Il m’a dit qu’il préférerait me garder comme épouse, mais qu’il fallait que j’accepte de consulter des médecins. Nous avons divorcé. J’avais dix-huit ans, j’étais bachelière, je n’avais nul besoin de lui et encore moins de son argent de m… qui m’avait gâché la vie. Nous nous sommes vite mis d’accord. Il payerait mes études – quelles que soient ces études, a-t-il précisé généreusement – et rien d’autre. Il a épousé la fameuse Anita. Moi, j’ai avorté et j’ai commencé une nouvelle existence, loin de lui, loin des miens également à qui je ne pardonnais pas de m’avoir ainsi livrée à cet homme.

« – Une vie, aussi, loin de toi… dont je ne savais rien », a-t-elle rajouté dans un souffle. J’ai pris sa main et je l’ai serrée. Parfois les mots manquent, mais un simple geste suffit. Elle m’a conté la suite, celle qui n’avait pas d’importance, ses études brillantes, sa carrière étourdissante, ses voyages, ses joies, ses peines. Taisait-elle les hommes qu’elle avait aimés ou bien son mari l’en avait-il dégoûté ? Toujours est-il qu’un jour, elle avait eu l’âge de celui-ci au moment de leur mariage et le même désir de bâtir une famille. Mais créer la vie demande de se réconcilier avec elle et avec ceux qui le lui ont donné. Voilà pourquoi elle était revenue. Malgré tout ce temps sans une nouvelle, on ne lui avait fait aucun reproche ni réclamé aucune explication, on était tout simplement fou de bonheur comme le sont des parents retrouvant leur enfant après une fugue.

– Et toi ? Parle-moi de toi. Que fais-tu ? As-tu une femme ? des gamins ? Dis-moi tout.

J’ai souri. Elle avait déjà dû interroger sa mère à ce sujet et savoir tout de moi (sauf bien sûr l’existence de Poufiasse – nous avons toujours une part d’ombre en nous). Si elle me posait la question, c’était pour m’entendre confirmer que j’étais sans attache. J’ai compris sans trop y croire qu’elle était revenue pour moi, pour voir si nous pouvions renouer le fil rompu.

Oh ! oui, mon amour, je n’ai personne. Je t’attendais. J’aurais dû te prendre dans mes bras à cet instant-là. Mais il y avait Poufiasse…

Pendant quelque temps, nous sommes sortis ensemble, heureux comme jamais. Nous avons échangé quelques baisers, quelques promesses, mais nous n’arrivions pas à conclure. J’ai pensé que c’était elle qui était réticente. Dans son rêve de fonder une famille, elle voulait, avant de coucher, être sûre de moi, que ce ne soit pas un coup d’un soir, que tout cela finirait bien à la mairie. Pour patienter, je me rabattais sur Poufiasse. Les copains, eux aussi, étaient énervés et m’adjuraient de la laisser tomber. Elle ne me méritait pas. C’était une connasse avec ses grands airs supérieurs, ses diplômes. En attendant, personne ne la baisait, rajoutait Hubert. Notre prisonnière avait un sort bien meilleur que le sien et, pour appuyer nos dires, on enculait cette dernière.

T’es d’accord avec nous, hein, Poufiasse ?

Un jour, comme on s’était disputés, Dolorès et moi, je me suis rendu compte que c’était moi au contraire qui louvoyais. C’était beaucoup trop sérieux entre nous pour que je passe mes nuits avec elle et que je continue à jouer avec mon esclave. Tant que les choses seraient ainsi, impossible d’imaginer un mariage ! Bien sûr, j’aurais pu abandonner Poufiasse aux autres, la laisser à son triste sort, mais je n’aurais pas pu regarder alors Dolorès dans les yeux. Ce qui est quand même pénible si c’est votre femme ! Bref, j’étais de mauvaise humeur, ne sachant comment m’en sortir et cela tendait nos relations.

J’ai trouvé la solution par hasard.

Clément était chez moi, sous la douche, quand son portable a sonné. J’ai décroché et dit à la personne qu’il la rappellerait dans un quart d’heure. Puis, je me suis aperçu qu’il avait une vidéo d’une fille dont je ne connaissais pas le nom, mais le message qui l’accompagnait était explicite « À mon maître et à celui de Satan, humblement ». Il s’agissait d’une sextape.

Poufiasse était agenouillée en position parfaite de soumise comme elle l’était si souvent. Pourtant, le regard était autre. Amoureuse, désireuse non d’obéir, mais de séduire. Elle a sorti un bout de langue et a humidifié ses lèvres de manière gourmande. J’en avais déjà le sexe durci.

– Pour toi, Maître, mais comme je préférerais que ce soit toi qui le fasses.

Elle a léché les doigts de sa main droite, longuement, en prenant bien soin de les mouiller abondamment et que cela se voit, puis elle les a posés sur sa vulve qu’elle a commencé par bien ouvrir. Elle a frotté les deux lobes doucement, en gémissant.

– Je sens tes doigts en moi. Et toi, sens-tu mes lèvres ? Viens déposer un baiser ! S’il te plaît, Maître.

La voix était terriblement troublante et j’imaginais mon Clément embrassant son écran. Elle halète, en farfouillant son sexe.

– Attends. Regarde.

Zoom. Avec deux doigts, elle dégage son clitoris, le montre, puis, avec une infinie douceur, elle le frictionne en couinant.

– Ne me laisse pas seule, susurre-t-elle.

Le ton change, elle lui demande de déboutonner son pantalon, de sortir sa bite.

– Comme il est dur ! Comme j’aimerais…

Avec sa langue, elle fait mine de le lécher. Elle gémit de ne pas sentir la chose sur ses lèvres. Puis elle devient plus autoritaire, lui intime l’ordre de se branler devant elle, de cracher dans sa main pour que ça glisse mieux, de se retenir, qu’elle n’est pas tout à fait prête, qu’ils doivent le faire ensemble et, si ce n’est pas possible, que ce soit elle la première.

– Pour une fois, assure. Montre-moi que tu es un homme !

Elle frotte avec fureur son clitoris. La caméra tremble. Elle crie.

Cela s’arrête là. Bien sûr, c’est Clément qui a tout filmé. Un jeu où elle se donne à lui via un écran, une demande de son amant pour tenir loin d’elle le début de la semaine à Épinal, un sketch à laquelle notre esclave se prête avec plaisir. Est-ce parce que cela m’arrange, mais je n’ai aucun doute : ces deux-là sont amoureux ! J’entrevois la fin du cauchemar, l’issue heureuse à une histoire monstrueuse, la tragédie devenant comédie.

Je pourrais les unir puisque je suis adjoint au maire et leur offrir une charmante maisonnette en cadeau de mariage. Un logis et un bon job pour Clément – nous avons la ferme auberge qui tourne bien et où sa gentillesse pourrait nous être bien utile – en guise de dédommagement pour Poufiasse. On pourrait rester amis ou ne plus se voir si elle le souhaite. En tout cas, elle serait désormais respectée et aimée par nous, étant la femme de Clément.

J’ai refermé le téléphone, oubliant de dire à mon copain de rappeler la personne. Elle ne l’a pas fait non plus, cela ne devait pas être important. Au petit matin, je l’ai laissé repartir. La semaine suivante, c’était mon anniversaire. Nous serions tous réunis et je ferais alors ma proposition.   Tout le monde. Devant Poufiasse. Pour qu’en découvrant la joie de celle-ci de voir son calvaire se finir, se transformer en un conte avec Prince Charmant, Clément ne puisse dire non. Avant même qu’il ne se prononce, on les féliciterait chaleureusement. Je comptais aussi sur l’intelligence de Satan : qu’il jappe de bon cœur à cette nouvelle ! Bref, emporté par cet enthousiasme, Clément dira oui, à son tour.

Ce sera un beau mariage. Peut-être… un double mariage !