Le collège
Un jour, nous avons pris le bus pour le collège Guillaume Apollinaire à Le Tholy. Le pire moment de notre vie : on n’est pas encore des adultes, pas même des adolescents, on n’est déjà plus des enfants. Clément ne nous a pas suivis. La rumeur affirmait qu’il n’avait pas réussi le concours d’entrée en sixième, bien que cet examen n’existe plus depuis longtemps. En réalité, ses parents avaient tout simplement déménagé pour aller chercher fortune dans la banlieue parisienne. La rentrée a été rude : nous étions les grands de notre classe unique, nous voici redevenus les petits, perdus dans la multitude des niveaux, des classes et des élèves. À l’école, les CM2 prenaient soin des CE1, mais, au collège, les sixièmes sont en butte aux moqueries des cinquièmes. Pour Hubert et Matthieu, tout a changé et le secondaire nous apportait une consolation ignoble. Avant, ils étaient ceux qui osaient ; ici, c’étaient des cancres, ils n’avaient aucun avenir. Tout était organisé pour nous mener au lycée classique, mais, à tous les niveaux, il y avait des voies de garage et, très vite, nos grandes gueules ont disparu. À l’école, malgré nos différends, nous formions un groupe ; au collège, on découvrait la ségrégation. En classe, il y avait les bons et les mauvais élèves ; à la récréation, il y avait les footeux, les filles et ceux qui regardaient les autres jouer, serrés sur un banc, exclus de la cour, patientant en surveillant la trajectoire du ballon et l’aiguille de l’horloge. Mais surtout, il y avait désormais un fossé entre les deux sexes.
Garçons et filles ne se côtoyaient plus. Dans le bus, nous étions assis à l’arrière, elles devant. J’avais tous loisirs de contempler Dolorès et je lui lançais des regards si lourds qu’elle ne pouvait pas ne pas les sentir sur son dos ; pourtant, elle ne tournait jamais les yeux vers moi, absorbée par les inepties que ses copines et elle se racontaient. En classe, les bancs étaient rarement mixtes et nous avions choisi là encore de nous ignorer ! Dans la cour, c’est elle qui m’observait jouer au foot. De toute façon, nous n’avions plus les mêmes sujets de conversation, nous n’allions plus voir les mêmes films, nous ne visionnions plus les mêmes séries à la télévision, nous ne lisions plus les mêmes livres. Ce qui était amusant, c’est que nous pensions sans arrêt aux filles, nous parlions sans cesse d’elles, tout en évitant tout contact avec elles.
Dolorès et moi, cependant, nous faisions tout pour préserver nos liens. Nous avions grandi et appris à contourner toute surveillance. On a vite trouvé le moyen de nous écarter du groupe, de nous croiser, de nous rencontrer. Cela pouvait être en rentrant chez nous (entre l’arrêt de bus et la maison, le chemin est long et ne demande qu’à s’allonger) ou au collège, en s’égarant dans les couloirs ou derrière un bâtiment. Mais, entre nous, un fossé se creusait qui me terrifiait. Elle devenait femme, je restais un petit garçon. Désormais, c’était elle qui prenait les initiatives. Le premier vrai baiser. Je m’en souviens encore. Sa langue qui s’infiltre entre mes lèvres, qui frotte contre mes dents comme une étrangère qui frappe à votre porte, qui, telle une exploratrice, fouille ma bouche, se glisse entre la barrière de corail, pardon d’émail, pour enfin lutter contre la mienne, la lécher, faire amie-amie avec elle. Surpris, je me laisse faire. Cela dure longtemps, très longtemps. J’ai du mal à respirer et je ne sais combien de temps je vais pouvoir tenir. Elle s’écarte finalement de mon visage, me sourit. « – Tu as aimé ? – Oui – On recommencera ? – Oui ». Que répondre d’autre ?
Son corps se transformait, s’alourdissait et, un jour, elle a ouvert triomphalement sa chemise pour me montrer un soutien-gorge. C’était la première fois qu’elle m’offrait sa poitrine à contempler. Elle semblait si fière d’elle. Elle a pris ma main et l’a glissée sous le bandeau pour que je puisse en tâtant apprécier la grosseur de ses seins. En forme de cônes et délicieusement tiède.
Une légère bosse dans le creux de ma paume.
Quand serais-je un homme ? Elle adorait les films sentimentaux qui lui parlaient de ce que pourrait être notre vie, moi, ces navets m’ennuyaient à mourir, j’en étais toujours aux cinémas d’aventures, de cape et d’épée ou de cowboys combattant de méchants Indiens, sans parler des sorciers et autres dragons, bref des productions pour petits garçons. J’avais même l’impression de régresser. Je faisais de nouveau pipi au lit ! Enfin pas comme quand j’avais deux ans. C’était à cause de mes songes. Dolorès y était omniprésente. Plus exactement, quand je rêvais de la dernière aventure que j’avais vue dans une salle obscure, elle se glissait au milieu de l’histoire et se débrouillait pour y jouer le rôle principal. Dans un récit de cape et d’épée, ce serait elle la princesse captive du méchant et le vaillant chevalier viendrait à son secours. Les deux hommes, le blanc et le noir, se battaient, mais ils n’avaient d’yeux que pour la malheureuse enchaînée, sans défense, plus ou moins dénudée. C’est à ce moment que j’avais envie de pisser. Bien sûr, je luttais pour ne pas me réveiller, j’essayais de me retenir. J’étais à moitié éveillé tant ça pressait, à moitié endormi tant mon rêve refusait de s’interrompre. Je serrais mon pénis entre mes cuisses, entre mes mains, mais rien n’y faisait. J’urinais. Pas grande chose, quelques gouttes. Mon pyjama était mouillé, rarement les draps. Je me précipitais en courant vers les toilettes. Le lendemain, je glissais mes affaires dans le linge sale pour cacher ces quelques gouttes que je n’avais su retenir. Le soir, tout était séché. Peut-être restait-il une vague auréole ? En tout cas, ma mère ne s’était jamais aperçue de rien.
Petit à petit, je suis devenu moi aussi un homme. J’ai eu quinze ans.
S’embrasser en catimini dans un couloir ne me suffisait plus. C’était moi, maintenant, qui la pressais d’aller jusqu’au bout, elle qui hésitait. Pour que je patiente, elle me laissait la peloter, toucher ses fesses à travers le tissu plus ou moins épais de ses jeans.
Une fois, devant mon insistance, elle a ouvert son corsage, dégagé ses seins de son soutien-gorge. Ils étaient désormais de bonne taille, remplissaient ma main, bien fermes, délicieusement chauds. Les monticules provocants étaient surmontés d’un mamelon rose gonflé qui faisait une saillie sur sa peau mate café au lait, crémeux, une petite fraise qui ne demandait qu’à être léchée, mordue, croquée. Cette fois, je ne la laissais pas rabattre aussi vite le rideau. J’ai posé mes lèvres, titillé les pointes, sucé les bouts sombres. Elle a cédé et n’a pas essayé de me repousser. Elle a fermé les yeux, envahie de frissons. Nous ne sommes pas allés plus loin, mais des jours durant, je n’ai rêvé que de cela. Dans la cour, en classe, sur le chemin, je ne voyais que sa chemise bombée par cette poitrine qui soupirait après ma bouche.
La fin du collège arrivait et nous serions dans deux lycées différents. Moi, dans une ville des Vosges, Épinal, où je serais interne, et elle, dans son pays, dans un établissement de la capitale. Nous ne nous retrouverions qu’aux petites vacances.
Que ce soit à quinze, seize, dix-sept ans, elle passerait à la casserole (oui, je sais, je commençais à penser de manière grossière comme mes camarades), alors il me semblait que cette première séparation était l’occasion idéale. Je me montrais toujours plus pressant de rencontre en rencontre, j’ai fini par être odieux, espaçant nos rendez-vous, refusant ses baisers, ses caresses, ses infimes gestes d’amour, n’en voulant qu’un grand, un vrai. Les vacances étaient généralement pour nous un moment privilégié où nous pouvions nous promener seuls, sans copain pour nous observer, sans parent pour nous chaperonner. Nous faisions de longues balades en montagne, main dans la main, nous émerveillant de la beauté des paysages pour ne pas trop penser à celle de la personne qui était à vos côtés. Mais ces vacances, les dernières avant le lycée, ont été exécrables à cause de mon désir de la posséder (le mot est choquant, cependant, il décrit parfaitement ce désir d’elle que j’avais alors).
Le jour fatidique, celui où nous allions partir chacun de notre côté, approchait. Je réalisais la veille de ce funeste moment que nous ne nous reverrions plus pendant deux mois interminables, peut-être trois, et que nous étions fâchés. Aussi, je suis allé lui rendre visite pour lui dire que je regrettais mon attitude, pour lui demander pardon. Mais, arrivé devant chez elle, je suis resté sans bouger, craignant son accueil. C’est elle qui est sortie. J’ai aussitôt lâché que c’était trop bête de se disputer ainsi, que nous n’allions plus nous… Elle a posé ses doigts sur ma bouche. Elle a pris ma main et nous sommes allés nous promener. Il faisait beau ce jour-là et notre petite montagne (les Vosges offrent un panorama accidenté tout en évitant les difficultés pour s’y déplacer des Alpes, et même celles des Alpilles ou du Jura, les pentes ici peuvent être parfois assez rudes, mais elles ne le sont jamais bien longtemps) a réussi à calmer mes inquiétudes. Se balader en forêt m’apporte toujours ce double sentiment d’humilité et de grandeur. Comme les animaux, que nous ne percevons pas au milieu des arbres, je suis invisible, perdu dans le paysage, minuscule, mais j’ai simultanément la sensation de me fondre dans la nature, de faire partie d’elle et, ainsi, de me prolonger à l’infini. Nous n’avions pas dit un mot durant toute notre marche, main dans la main. Je regardais autour de moi, ne pensant à rien, pas même à elle. Pourquoi l’aurais-je fait ? Nous étions ensemble, je tenais sa main.
Nous sommes arrivés au saut du diable. C’était une falaise. En bas, il y avait une espèce de trou d’où l’on entendait le bruit d’un torrent souterrain. On raconte que le diable pour séduire une paysanne avait pris la forme de son mari, mais celui-ci était rentré avant que l. Ne sachant comment les départager, la jeune femme a amené ses deux prétendants en ce lieu et, faisant appel au jugement de Dieu, leur a demandé de se jeter dans le vide par amour pour elle. Le Seigneur épargnerait son époux, a-t-elle affirmé, l’autre s’écraserait au fond. Sans hésiter, le démon s’est exécuté, l’homme, lui, a été plus timoré. Sa douce moitié l’a pris par le bras et, en rentrant chez eux, lui a dit qu’elle aimait mieux une personne de bon sens, fût-elle le diable, qu’un fou prêt à sauter de la falaise pour l’amour de sa dulcinée.
Nous avons quitté le chemin, nous nous sommes enfoncés dans les broussailles. Là, elle s’est arrêtée, m’a regardée pour la première fois depuis le début de notre randonnée. Dieu qu’elle est sexy ! C’est curieux le désir. On croit que l’on sort avec la plus belle fille au monde et, le lendemain, on découvre que c’est faux, que la Dolorès du jour est bien plus séduisante que celle de la veille.
Je veux l’embrasser, mais elle me repousse délicatement, tendrement, me murmure qu’elle m’aime. Elle s’écarte même un peu. Et là – oh, mon Dieu ! –, elle commence à se déshabiller. Rien à voir avec les gestes d’une stripteaseuse, des mouvements lascifs, etc. Non, elle se dévêt tout naturellement. D’ailleurs, elle doit enlever ses grosses chaussures de montagne. Imaginez le spectacle érotique que cela donnerait dans un cabaret ! J’ai cependant du mal à déglutir et mon sexe se durcit instantanément. Sa chemise ôtée, pas son soutien-gorge, elle s’est assise pour s’occuper de ses lacets. Ainsi recroquevillée sur elle-même, je ne perçois que sa chevelure sombre et un peu de peau étonnement claire par contraste. Ça y est ! Elle se redresse pour se débarrasser de son pantalon. La voilà maintenant avec ses seules souvêtements et elle s’aperçoit que je ne cesse de la regarder… non ! de la mater. Elle sourit devant mon trouble. Alors, elle enlève le reste avec des gestes lents et ne me quittant pas des yeux, de ses beaux yeux noirs. Pour la première fois, elle est nue, entièrement nue. J’avais déjà admiré ses seins, mais, en cet instant, ils sont fascinants, mis en valeur par le rétrécissement des hanches, par le tombé des épaules, par la musculature du ventre. Je regarde son entrejambe, je ne l’avais pas vu depuis qu’enfant, elle me l’avait montré. Du poil a poussé, des lèvres sont apparues. Moi aussi, j’ai changé, mes connaissances du corps féminin ont mûri. Je l’enlace. Et, tandis que nous échangeons le baiser le plus fougueux, le plus long de l’histoire du monde, que ma main gauche glissée dans son dos la serre contre moi, que j’écrase ses nichons jeunes et durs contre ma poitrine, la droite masse son derrière charnu. Un de mes doigts s’insère dans la raie des fesses, part à la découverte de son anus, puis se faufile vers son sexe, restant à chaque fois sur le bord, n’osant aller plus au fond. Je ne l’avais jamais vue nue de dos et mon imagination, s’appuyant sur le toucher, essaie de la reconstituer, mais sa langue fait tout pour me déconcentrer. Au bout d’un temps infini, elle se dégage et entreprend de déboutonner ma chemise, profitant de chaque ouverture nouvelle pour caresser mon torse velu, me tirant des poils ici ou là avec de petits gloussements.
Je décide d’agir et, en trente secondes, me voilà dépouillé de tout vêtement. Je m’agenouille à ses pieds et, comme je l’ai lu dans tant de livres, je commence à la lécher. D’abord des bisous. Ne pas rire, ne pas se déconcentrer, car j’ai l’impression d’embrasser un brigadier, sa toison pubienne rappelant une moustache et les brigadiers, c’est connu, ont de grosses moustaches. Très vite, les choses cessent de m’amuser, de l’amuser. Ma langue glisse sur ses petites lèvres joufflues, serrées, essaie d’en forcer le passage. Je me recule pour contempler l’intérieur rose ravissant, humide, de sa vulve. Mais elle se rebelle, m’agrippe par les cheveux et me colle contre sa chatte. Allez, au boulot ! Je ne me le fais pas dire deux fois et je lèche le nectar qui suinte de la fente. Puis, je remonte le long de la raie vers le clitoris. Ma langue s’entortille autour de la turgescence. Elle déglutit, gémit, presse ma tête contre son entrejambe. Elle a un orgasme et se laisse tomber à terre pour échapper à ma chatterie.
Je m’allonge alors sur elle pour la pénétrer. Elle arrête mon geste. Malgré mes efforts, ses mains expertes retiennent mon sexe hors du sien, tout en le caressant, le massant. Ses doigts sont brûlants, fermes, autoritaires. Tandis qu’avec la droite, elle serre mon membre, avec sa gauche, elle flatte mes boules. Elle n’a pas besoin de faire de mouvement de va-et-vient, je gicle bientôt sur son ventre. Elle me sourit. De son index fin, elle recueille quelques gouttes de sperme et les porte à sa bouche, suçant voluptueusement le liquide devant moi, curieuse d’en connaître le goût. Puis, riante, elle se lève, se rhabille.
Je ne l’ai pas raccompagnée, je suis resté longtemps, nu, dans l’herbe, heureux, comme si je venais de naître. Diable ou pas, j’aurais sauté !
Chaque jour de septembre, j’ai attendu une lettre d’elle. Je me suis aperçu que j’ignorais même le nom du lycée où elle allait poursuivre ses études.
J’ai attendu, attendu.
Octobre est arrivé et, moi, j’attendais toujours un signe d’elle. Rien.
Aux vacances de la Toussaint, elle n’est pas revenue. Je suis allé voir ses parents pour connaître son adresse. Ils ont refusé de me la donner, ils m’ont dit de lui écrire, qu’ils lui transmettraient mon courrier et qu’alors elle me communiquerait ses coordonnées. Si elle le souhaitait ! Je les ai sentis agressifs, méchants. Je suis parti, désemparé, désespéré. Comme je savais qu’elle était inscrite dans un lycée de Lisbonne, j’ai rédigé une lettre à Mlle Maria Doloresa de Soussa, élève au lycée…, une longue missive et je l’ai recopiée pour chaque établissement de la ville. Ils ont dû rire, mais avais-je le choix ?
Elle était cependant bien anodine, cette missive. Je parlais de ma nouvelle vie. La classe de seconde me plaisait. Rien à voir avec le collège. Soudain, on était grand ; les cours nous impliquaient, alors qu’avant je les suivais. J’étais si amoureux d’elle, je la désirais tant que je ne lui faisais aucun reproche. Ce n’est qu’en terminant ma lettre qui racontait mon quotidien que je m’empressais auprès d’elle, souhaitant avoir de ses nouvelles pour penser à elle, pour rêver d’elle.
Quand reviendras-tu ?
Et j’ai à nouveau attendu…
Une carte postale est arrivée. Mon stratagème avait-il fonctionné ? La direction du lycée lui avait-il transmis le message ou s’était-elle enfin décidée, de son propre chef, à m’écrire ? Je ne le saurais jamais. Au recto, une photo de la nef du couvent des Carmes de Lisbonne aux couleurs délavées. Il n’y a plus de toit et l’architecture gothique, les clés de voute majestueuses, le ciel d’un bleu sans nuage donnent un sentiment de dévastation. Le monument, ainsi qu’une grande partie de la ville, a été en grande partie détruit par le tremblement de terre de 1755 (qui fut suivi par un tsunami). De nombreux croyants s’y trouvaient pour célébrer la Toussaint. Les Portugais avaient décidé alors de ne pas toucher aux ruines afin de se souvenir de ce séisme.
Au verso, elle avait tracé deux mots : « suis mariée ».