L’adolescence

En seconde et en première, j’ai découvert la pornographie, les sites internet et leurs films X. Bien sûr, je n’avais pas attendu d’être en lycée pour aller y faire un tour, mais alors, avec les copains, nous ricanions. Soit on se la jouait « c’est dégoûtant », soit on faisait les blasés. Désormais, les images crues ne me laissaient plus indifférent. Enfin presque. Voir un couple faire la bête à deux dos, ou même une fellation ou une levrette ne m’emballait guère. Seules les scènes violentes, les séquences sadomasochistes me fascinaient. J’étais acro à la BDSM (Bondage, Domination, et pour SM soit Soumission et Masochisme, soit SadoMasochisme). Je découvrais un aspect inquiétant de ma personne. Pourquoi la sexualité devait-elle être barbare pour trouver grâce à mes yeux ?

Dolorès m’accompagnait dans cette découverte de la chose. Elle était « la première fill’, celle qu’on a prise dans ses bras, la première étrangère à qui l’on a dit “tu”. Mon cœur, t’en souviens-tu, comme ell’ nous était chère… »[1]. Mais je n’étais pas allé jusqu’au bout avec elle, elle était restée vierge et elle m’avait écrit « suis mariée ». Mon désir de son corps se mêlait à celui de la punir pour ce qu’elle m’avait fait.

« Elle était fille honnête, elle devint fille de rien, elle était pucelle, elle devint putain. On se souvient d’elle, on s’en souviendra, d’la premièr’ fill’ ».

Tous mes scénarios débutaient par cette carte que j’avais reçue « suis mariée ». Au lieu de continuer à aller au lycée, je filais au Portugal, je la retrouvais et je me vengeais. Aujourd’hui, il est possible à partir d’une vidéo de changer la tête des personnages, mais je n’avais pas besoin de cela. Quels que soient les acteurs, je m’identifiais sans difficulté au maître et la soumise avait pour moi les traits de Dolorès. Ma passion se renforçait ainsi de la violer, de la violenter. Pire, parfois, il n’y avait même pas nécessité d’un rapport sexuel, je me contentais de la gifler, encore et encore, puis de caresser son beau visage en larmes et, quand elle croyait que je lui avais pardonné, qu’elle me souriait gentiment, de la gifler de nouveau. Pas une plainte de sa part, juste le doux regard d’une femme aimante qui se sait en faute. C’était terrifiant. Je me faisais peur. J’essayais de repenser aux Vosges, à la pureté de cet instant où je l’ai vue nue, où je l’ai léchée, où elle m’a branlé. Toutefois, cela ne provoquait plus en moi aucun émoi, je n’arrivais plus à ressentir la chaleur de ses doigts autour de mon sexe.

En Français, on étudiait Madame Bovary de Flaubert. Le romantisme. Donner à Emma les traits de Dolorès et enfin l’aimer ! Ce serait facile. Notre héroïne est une fille, cultivée, pleine d’allant, de désirs, de projets comme Dolorès. Charles est un homme plus âgé, effacé, sans ambition, heureux dans sa médiocrité, tout le portrait de son mari. Surtout, Emma se décide à avoir des amants pour compenser l’indigence d’un Charles : Léon, un jeune clerc rêvant de Paris où il doit poursuivre sa formation en droit, Rodolphe Boulanger, un riche propriétaire qui surjoue le noble.

Le romantisme et l’adultère pour contrebalancer la violence, le viol, je pouvais revenir à une pornographie plus normale, plus saine. Je ne me vengeais plus sur Dolorès, je cocufiais son époux. La vie nous avait séparés, mais, à nouveau, nous nous désirions et nous étions complices. Il y avait toutefois un problème. Emma Dolorosa Bovary fuyait la baise plate, conjugale de Charles, elle était à la recherche d’un ailleurs. Elle avait repéré Léon parce que c’était un homme cultivé, romanesque, peut-être une Madame Bovary au masculin et l’avait adoré quand il s’était révélé être un amant fougueux, vigoureux. Pas trouvé sur le net des séquences où l’on s’enfile en se récitant des vers, alors je me suis rabattu sur le côté performance de Léon. Films pornographiques aidant, je devenais cet homme capable de la satisfaire, de l’amener à hurler de plaisir au milieu d’une dizaine de femmes particulièrement exigeantes que j’avais au préalable comblées, l’une après l’autre, ou l’une en même temps que l’autre, puis je repartais, nu, le devoir accompli, ma robe de chambre négligemment jetée sur mon épaule. Dans la scène du fiacre[2], je faisais jouir et rejouir ma Dolorès de place en place, ne nous arrêtant que pour reprendre notre souffle, manger un coup, boire un verre de vin tout en traversant Lisbonne. De temps en temps, je vieillissais et évoluais en Rodolphe. Celui-ci avait conquis Emma par sa richesse, son art de vivre, son raffinement. Il me fallait inventer un amour plus sophistiqué, des désirs plus insolites : exhibitionnisme, sodomie, etc. Elle accédait à tous mes souhaits, avide autant que moi d’autres formes de baise. Petit à petit, avec mes exigences, avec sa soumission, avec ce refus de dire non au nom de la recherche d’une affection toute romantique, je glissais de nouveau vers le sadomasochisme.

Mais, dans la réalité, pardon dans le roman de Flaubert, ses petits amis se lassent du sentimentalisme exacerbé et effrayant d’Emma Bovary, de ses rêves de voyages, de luxe et d’aventures. C’est une folle qui se ruine en cadeaux, en passions absurdes !

Je pouvais désormais me montrer alors plus sévère, plus méprisant. Plus je m’éloignais d’elle, plus Dolorès me voulait et se désespérait de ne plus me plaire. Tout faire pour être à nouveau désirée ! Elle multipliait les dettes, pensant, avec quelques broutilles, acheter mon affection, puis elle était prête à se prostituer pour pouvoir les rembourser.

Je serais, parmi ses habitués, l’un des plus exigeants.

Nous voilà de nouveau en plein univers sadomasochiste. Le matin, en classe, on étudiait une œuvre romantique, le soir, je revivais les mêmes situations en me masturbant, des situations devenues plus que scabreuses en particulier parce que je jouais et ses amants et ses clients et son mari.

Car Charles, le bon Charles, l’insignifiant Charles, se transformait, à travers le devoir conjugal, en un violeur et l’imaginer en train de baiser une Dolorès stoïque, qui n’éprouvait rien, qui, contrainte par la loi, les traditions, ouvrait les cuisses en regardant ostensiblement ailleurs, en montrant tout le dégoût qu’il lui inspirait, m’excitait. Il existe des vidéos où de gros bonhommes, de vieux messieurs couchent avec des prostituées qui, pour quelques sous, se laissent faire, et, n’étant pas assez payées, ne font aucun effort pour simuler. Pas difficile, en découvrant ces images, de comprendre le plaisir malsain que devait ressentir Charles en possédant de la sorte Emma, jouissant du mépris dans lequel elle le tient, de me caresser en les visionnant, en pensant à Dolorès offrant, de cette manière, son sexe pour la satisfaction de son époux.

Ruinée, abandonnée par ses petits amis, exceptée toutefois par son mari qui l’invite à reprendre une existence normale (c’est peut-être ce qui est pour elle le plus horrible), Emma se suicide.

Oui, madame Bovary, la jeune provinciale rêveuse, nourrie de littérature romantique, qui idéalise la vie et l’amour, était, avec le visage de Dolorès, l’héroïne d’un film X et même XXX. Il valait mieux que j’évite de tirer une question sur ce sujet au bac de Français.

En attendant, j’étais terrifié en constatant que je ne concevais une relation avec une femme que comme un jeu sadomasochiste et j’avais assez de morale pour ne pas l’accepter. Étais-je un pervers ou était-ce normal ? La violence, le viol, le sadisme faisaient-ils partie naturellement des fantasmes masculins ? Autour de moi, les monstres avançaient masqués. Les disciples de Sade rejetaient l’épithète de « sadiques » et se revendiquaient « sadiens », prétendaient que la domination allait de pair avec la soumission. Je suis ton maître parce que tu souhaites être mon esclave. La belle blague !

C’est en Terminale que j’ai eu la réponse quand tu es venue à moi, toi, la fille de chair.

On avait organisé une balade dans les environs d’Épinal. Nous étions six garçons et trois filles dans la force de l’âge. On a choisi une randonnée tranquille, des chemins forestiers, un étang, un moulin et surtout des points de vue. On s’est un peu perdu et on n’avait pas fait attention à la distance initiale de plus de vingt kilomètres. En plus, à Épinal, tous les lycéens ne venaient pas de villages vosgiens, tous n’avaient pas l’habitude de ces sentiers un brin hasardeux. On avait clairement surestimé nos forces et nous étions épuisés, sans être inquiets. C’est à ce moment-là que tu as mis ta main dans la mienne. J’ai cru que tu recherchais un soutien, une aide pour continuer à grimper. Vu les difficultés, tous les copains en ont pensé ainsi. Ce n’était pas le cas, ce n’était pas ce que disait ta quenotte à la mienne. On a poursuivi notre chemin, on n’a pas arrêté de parler pour oublier la fatigue, mais, pour moi, le monde s’est réduit à ce contact. Seuls existaient ce tien et ce mien fusionnés. Quand, arrivé aux voitures, je t’ai embrassée, Dolorès s’est estompée et, quand nous nous sommes retrouvés au lit, mon univers fantasmagorique a disparu. Après avoir fait l’amour, je me suis allongé sur le dos, repu, heureux, innocent, délivré de toute cette saleté. J’ai éclaté de rire et tu m’as regardé, étonnée, tes doux yeux voulaient comprendre. Comme je ne pouvais t’expliquer tout ce tra-la-la que j’avais eu dans la tête, j’ai tout résumé en une phrase : « J’ai dix-sept ans, l’âge de Rimbaud ».

Et je ris à la vie !

Toutes mes angoisses s’étaient volatilisées, car le sexe n’a rien à voir avec les rêves, les errances érotiques, la domination, la jalousie, la passion romantique, le désir d’un corps, encore moins d’une âme. C’est réel ou plutôt irréel, puisqu’il n’y a pas de mots pour décrire la chose. Pas d’images, pas de films, non plus. C’est un autre univers, un univers sans pensées, tout en sensations, en visions, en touchers, en odeurs. Caresser est le seul acte où l’on donne autant que l’on reçoit, non pour des raisons altruistes, mais l’on ressent, au plus profond de soi, le plaisir que l’on procure à autrui et réciproquement.

Quelques rares poètes ont su dire ce miracle : Platon avec sa bête à deux dos, l’évangéliste Marc 10.8 « et les deux deviendront une seule chair. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais ils sont une seule chair » et, surtout, Paul Eluard :

« Te prendre à Dieu contre moi-même,

Étreindre, étreindre ce qu’on aime

Tout le reste est jouer aux dés

Suivre ton bras toucher ta bouche

Être toi par où je te touche

Et tout le reste est des idées »,

Oui, être toi par où je te touche !

Même la beauté ou non de votre partenaire n’a que peu d’incidences puisque « la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a »[3] et qu’« une fille même la plus laide, ça peut vous faire passer du bon temps »[4]. Le seul lien entre l’acte et nos sentiments était que, si c’était vrai que j’aurais pris un plaisir égal avec une tierce personne, qu’elle soit moche ou pas, tu revenais toujours plus attirante du voyage au pays de nos corps.

À la fin du lycée, il y a eu un nouveau tri. On appelle cela le baccalauréat. Moi, j’y ai perdu des amis, je t’ai perdue. On ne se connaissait que depuis deux mois, rien à voir avec ma séparation de Dolorès. Nous nous sommes quittés en bons termes, heureux de nous être rencontrés et acceptant sans nous battre de n’être plus ensemble. Quand j’y repense, je suis sidéré par cette passivité. Je t’aimais tant, je croyais tant t’aimer. N’étais-tu donc qu’un corps ? Certains ont interrompu leurs scolarités, d’autres les ont poursuivies sur place, les plus brillants sont allés à Paris, je me suis arrêté à Nancy. Là-bas, l’internat s’appelait chambre d’étudiant, avec une plus grande liberté et la possibilité de recevoir des filles.

Sympa, mais sans avenir, sans même le désir d’en bâtir un.

[1] Georges Brassens : La première fille. Dans le deuxième extrait, le texte a été légèrement modifié, pardon Georges ! Le texte original, bien sûr, ne dénigre pas celle qui la première s’est blottie contre nous.

[2] C’est une scène très célèbre du roman qui a valu un procès à son auteur et une censure de son éditeur : Emma et son amant Léon font l’amour dans un fiacre qui parcourt sans s’arrêter tout Rouen et commence ainsi « – Ah ! Léon !… Vraiment…, je ne sais… si je dois… ! ». Elle minaudait. Puis, d’un air sérieux : « – C’est très inconvenant, savez-vous ? – En quoi ? répliqua le clerc. Cela se fait à Paris ! ». Et cette parole, comme un irrésistible argument, la détermina.

[3] Dicton populaire

[4] Chanson de Jean Ferrat – 2000 : « Un Jeune ».