La punition

Ce jour-là, elle était plongée dans le noir et était envahie de pensées moroses. Elle aurait bien aimé avoir un peu de lumière quand elle était ainsi enfermée. Elle procédait par tâtons pour retrouver ses affaires : son matelas (un fin, de camping) et sa couverture (bien que nous soyons au printemps, les nuits pouvaient être fraîches et elle ne portait qu’un collier de chien, bijou offert par son seigneur et maître Clément, le même que celui de Satan). Elle craignait surtout par mégarde de renverser son seau où elle faisait ses besoins. Ce serait une vraie catastrophe. L’odeur n’était pas toujours agréable. Elle avait beau se retenir au maximum, préférant se satisfaire à l’extérieur sous l’œil égrillard de celui qui s’occupait d’elle. Mais comment se contrôler alors que l’on ne sait pas quand on viendra vous chercher ni l’heure qu’il est ? Ainsi enfermée, elle perdait vite la notion du temps, ignorant si c’était le jour ou la nuit, s’il fallait manger ou dormir.

Parfois elle se disait qu’au contraire, la lumière ne servirait à rien. La remise n’offrait aucune distraction et était d’un délabrement désolant. À ce moment de sa captivité, elle essayait encore de se remémorer son état d’avant, elle récitait les prénoms des gens qu’elle avait aimés ou qui l’avaient aimée.

Soudain la porte s’est ouverte. C’était Hubert. Elle a fait la grimace. Le week-end était à peine fini et il était déjà de retour. Habituellement, il venait le mercredi ou le jeudi, annonçant la visite de Clément et de Satan. Il l’a traînée dans la pièce principale et l’a menottée dans le dos, puis, comme il prenait son pied en lui faisant mal, il lui a serré les coudes ensemble avec une corde, lui tordant les épaules, et l’obligeant à mettre en avant sa poitrine. « Pas dégueu, cette poitrine », a dit Hubert et Poufiasse a noté son regard concupiscent. Elle a frissonné. Avec lui, rien n’était pire que d’attirer son attention sur une partie de son corps. Mais au lieu du pinçon redouté, il y a eu une douce caresse. Que se passait-il ?

Il a soulevé son menton, l’a obligée à plonger ses yeux dans les siens.

– J’ai eu une journée de merde et je compte sur toi pour me délasser. À genou !

Il a défait sa braguette. Elle a commencé à le sucer. C’était horrible. Elle avait beau y mettre du sien, la chose restait molle. Lui qui était si fier de sa virilité ! La panique la gagnait, l’énervement de son maître était à son comble, sa vengeance pourrait être terrible. Il a écrasé son visage contre son bas ventre, espérant un sursaut. Mais rien n’y a fait. Il l’a relevée en la tirant par les cheveux.

– Connasse ! Salope ! T’es vraiment bonne à rien !

Poufiasse étant devenu son nom, il fallait bien inventer d’autres termes pour l’insulter quand on était en colère. Hubert l’a remise dans la remise en claquant la porte et il est rentré chez lui boire une bière. Lorsqu’on a des soucis, c’est ce qu’il y a de plus efficace.

Ce que je craignais par-dessus tout était arrivé !

Poufiasse pleurait, à genou sur son matelas. La brutalité (aux deux sens du terme : la soudaineté, la brièveté ainsi que la violence) de ce qu’elle venait de vivre était un rappel douloureux de ce que serait dorénavant son quotidien. Tout à coup, ses larmes se sont taries, elle a retenu son souffle, tendu l’oreille à s’en faire mal. La cabane semblait vide, Hubert devait être reparti chez lui… et elle apercevait un filet gris le long de la porte. C’était le soir, au cœur de la forêt, mais l’obscurité à l’intérieur de notre chalet était moins dense que celle qui régnait dans le cagibi et ce mince filet signifiait que son bourreau n’avait pas clenché[1] la porte.

Elle s’est levée. Un pas et elle a renversé le seau. Aussitôt elle s’est figée. Malgré le bruit, rien.

Elle s’est dirigée vers la porte et elle l’a poussée. Le monstre était bien rentré chez lui en négligeant de fermer le verrou. Elle était libre. Enfin presque : elle était menottée et attachée aux coudes avec une grosse corde. La cabane était plongée dans le noir, car c’était la nuit. Cependant elle savait où se trouvait l’interrupteur et, en tâtonnant, elle est parvenue à allumer le néon de la pièce. Son cœur battait à tout rompre.

Elle s’est dirigée d’un pas sûr et a ouvert le tiroir où nous rangions les clés des différentes breloques qui servaient à l’immobiliser afin que tout un chacun puisse en profiter. Celle des menottes n’y était pas. « Le salaud, il les a prises ! C’est bien de lui de me punir en m’imposant des chaînes jusqu’à son retour, jusqu’à ce que Monsieur soit assez en forme pour me baiser ». Elle était trop énervée pour comprendre que, si Hubert avait pensé à les déposer, il aurait sans doute refermé le cagibi.

Pour les vêtements, il ne fallait même pas espérer, personne ne logeait ici.

La seule chose qu’elle pouvait faire était de se procurer un gros couteau de cuisine, de le coincer et de frotter dessus la corde qui l’entravait au niveau des coudes. Cela lui a pris une bonne demi-heure. Mais quel soulagement de pouvoir détendre ses épaules !

Elle connaissait le chemin dans la forêt pour atteindre le parking et, de là, la route où elle trouverait de l’aide… ou bien serait à nouveau violée. Elle se rendait bien compte qu’elle se présenterait nue, sans défense, menottée et qu’elle risquait de croiser, à cette heure, des gens sortant d’une boîte ou d’une fête, un peu éméchés. Elle n’avait pas le choix.

En cherchant, elle a découvert nos bottes. Elle en a mis une paire aux pieds, puis elle a quitté sa prison.

L’air frais l’a surprise. Elle marchait vite pour essayer de se réchauffer. Tracer sa route était plus compliqué que prévu. Il faisait vraiment sombre. Elle est arrivée à un croisement. Il n’y en avait pas à l’allée ! Du moins dans ses souvenirs. Venait-elle de la droite ou de la gauche ?

Il fallait se décider. Alors, elle s’est dit que tous les chemins mènent à Rome et elle a continué.

Celui qui a énoncé une telle ineptie ne connaissait pas les Vosges. Très vite, elle a découvert que le sentier n’aboutissait à rien, s’arrêtait abruptement. Avec rage, elle a poursuivi. Les branches basses, les buissons la griffaient, mais elle ne voulait pas renoncer. Une racine l’a fait chuter. Elle a perdu une botte. Elle était bien trop large pour son pied. Elle a eu beau la chercher, elle avait disparu, c’était incompréhensible ! Elle n’était pas loin de croire qu’un méchant lutin l’avait dérobée. C’était peut-être lui qui était responsable de tout ce qu’elle avait subi depuis son départ de Paris. Un esprit taquin, malicieux – c’est-à-dire qui fait le mal – l’avait pris en grippe dès son arrivée ici. Alors qu’elle ne voulait que vivre différemment, elle voyait ces provinciaux qui la regardaient comme une fille facile, une pute, une poufiasse ! Quatre d’entre eux étaient passés à l’acte, tous en rêvaient.

Allons, ressaisis-toi !

Elle a aspiré l’air frais. Un grand bol qui a chassé ces idées noires. Elle avait réussi à s’enfuir. Il lui fallait maintenant trouver du secours. Demain, elle pourrait rentrer sur Paris. Si elle se perdait en forêt, les autres ne pourraient pas non plus la retrouver, tant il y avait d’arbres et de chemins. En attendant, elle avait quelques heures devant elle et le plus simple était de revenir sur ses pas à la recherche d’un nouveau sentier.

Cette fois-ci, c’était le bon ! Elle reconnaissait certains endroits, elle avançait en claudiquant, ayant un pied nu. La lune, à travers les nuages, avait fini par percer. Tout était plus facile. Le parking n’était plus très loin.

C’est alors qu’elle a entendu un aboiement.

Satan ! Elle ne pouvait pas se tromper. Elle a commencé à courir, à quitter le chemin, à se perdre de nouveau. Mais comment nous échapper ? Le chien était capable de retrouver n’importe qui. C’était un chasseur redoutable.

Tandis qu’elle a du mal à progresser, nous avançons, nous, rapidement sur elle. Sans hésiter. Désormais, nous constatons de visu – branches cassées, herbes foulées, etc. – son passage. Satan se rue devant nous en aboyant. Il m’aura quand même épaté. Clément avait raison, il a flairé sans effort la trace de la Pouf. Nous faisons le maximum de bruits, il faut qu’elle nous entende !

On l’aperçoit enfin. Elle, de son côté, nous sent sur son dos. Épuisée, elle s’arrête et se retourne. Elle accepte sa défaite. On s’approche lentement. Elle est belle, nue avec sa botte stupide à un pied, le corps griffé, les cheveux en bataille. La lune rend sa peau plus blanche que nature. Nous avançons, juges et bourreaux, implacables, impitoyables. Elle tremble, terrifiée par ce qui l’attend.

Soudain, Clément crie :

– Attaque, Satan !

Le chien s’élance, plante ses crocs dans la jambe de Poufiasse. Elle chute en poussant un hurlement. C’est ce qu’espère le fauve. Désormais, elle est à sa hauteur et il peut frapper une partie plus sensible, porter le coup fatal. Elle sent sur sa gorge le souffle chaud, l’haleine pestilentielle. Elle voudrait se protéger, mais ses mains sont entravées dans son dos, elle ne peut que hurler, hurler… Au dernier moment, Satan s’est arrêté. Il s’éloigne. Elle ne comprend pas. Elle n’a pas entendu l’ordre crié à la dernière minute par Clément.

Ici, Satan, au pied.

Nous sommes aussi terrorisés qu’elle. Surtout que le monstre revient en frétillant de la queue, fier de lui, s’asseoir à côté de son maître, que celui-ci lui glisse, comme le font tous les dresseurs, une petite gâterie dans la bouche.

– C’est bien, Satan. Tu es un bon chien !

J’ai de la peine à croire que c’est Clément, notre Clément, qui parle ainsi.

Je suis le premier à sortir de la stupeur dans laquelle il nous a plongés. Je me précipite vers Poufiasse. Elle frissonne, halète. Sa jambe lui fait atrocement mal et saigne. Je l’aide à se relever, à marcher. J’ai contre moi son petit corps chaud, tremblant, hoquetant. Elle claque des dents et ne peut contrôler ses larmes. Je suis ému, plein de compassion, je voudrais la calmer, la consoler, lui dire… Je me raisonne : je ne peux pas, je ne dois pas ! Il faut refouler tout ce qu’il y a d’humain en moi, réprimer cette révolte contre l’inadmissible, aller jusqu’au bout, ou rien n’aura servi à rien !

Une fois arrivée dans la cabane, au lieu de soigner sa blessure, elle a droit à une barre d’écartement. On verrouille ses chevilles grâce aux deux bracelets placés aux extrémités, elle est forcée d’écarter – d’où le nom de l’instrument de contrainte – ses jambes de soixante-dix centimètres. La position ravive la douleur de la morsure. On la menotte cette fois-ci avec ses mains devant elle. Elle s’abandonne, elle attend, fataliste, sa punition. C’est alors qu’elle découvre la poulie et le crochet qui descend du plafond. Depuis quand sont-ils dans ce chalet ? Comment a-t-elle pu ne pas les voir ? Elle n’a toujours pas compris que son évasion n’est qu’un simulacre, qu’elle a un GPS dans son collier, que nous n’avons eu aucun mal à la suivre, que Mathieu est parti en ne fermant pas, intentionnellement, la porte.

Mon idée était simple : puisque je craignais qu’elle ne s’échappe, pourquoi ne pas provoquer sa fuite ? La reprendre et la punir si sévèrement que jamais l’envie ne lui revienne, qu’elle se dise en voyant une ouverture, une possibilité de fuir, « si j’échoue… ». Dans les livres d’histoire, j’avais découvert le Code noir et appris comment on sévissait contre les esclaves fugitifs : on leur coupait les oreilles et on les marquait d’une fleur de lys sur une épaule. Ce n’était pas pour rien. Rares étaient ceux qui récidivaient !

On relève la chaîne, le crochet remonte ses menottes, l’oblige à lever ses bras toujours plus haut, à étirer ses jambes, à se mettre sur la pointe des pieds. Avec la barre, ce n’est pas facile ; blessée, c’est abominablement douloureux. Elle saigne abondamment. Elle gémit. Combien de temps, devra-t-elle rester dans cette position insupportable ? Sa plaie la tire, ses bras qui soutiennent en grande partie le poids de son corps souffrent. Elle essaie d’évaluer sa faute, notre sévérité, d’en déduire la violence de sa punition. Elle n’a aucune idée de ce qui l’attend.

Pourtant, c’est le châtiment courant des esclaves !

Avec le fouet, je frappe la table. Le bruit l’a fait tressaillir. Elle me regarde avec terreur. La lanière siffle avant de claquer et de s’enrouler autour de son corps. Elle hurle. Une longue zébrure parcourt sa chair. Je passe mes doigts dessus. Elle est rouge, déjà boursoufflée ; ici ou là, perle une goutte de sang. Je ne pensais pas qu’il y aurait tant de dégâts.

Elle me dévisage avec épouvante, la bouche légèrement entrouverte. Elle reprend son souffle, n’ose m’implorer pour ne pas me contrarier, me rendre plus furieux encore. J’ai la gorge sèche. Il faut pourtant continuer !

Je m’écarte d’elle pour pouvoir la frapper à nouveau. Elle ferme les yeux, serre les dents. Je ne peux pas. Je tends le fouet à Matthieu. J’avais prévu cinq coups par personne, mais je n’en ferai pas un de plus. Je sors respirer l’air frais. Une vague lueur éclaire le ciel noir. Quelle heure peut-il être ? C’est toujours celle du loup, l’aube est encore loin.

Elle crie, puis Matthieu, à son tour, vient souffler à côté de moi, le knout à la main.

– Hubert a dit qu’il utilisera son taser. Pour que ce soit une punition, il va le faire sur une partie très sensible de Poufiasse. Je ne suis pas sûr qu’elle y gagne. Clément, lui, a renoncé. Il prétend que Satan l’a suffisamment châtiée.

On serre les dents quand elle hurle. On aurait voulu être sourd.

Les deux autres nous ont rejoints. Satan est resté avec elle. Il lèche sa plaie, essaie de se faire pardonner et on a tous envie d’en faire autant. On partage une cigarette.

Voilà, c’est fait : Poufiasse a été punie et elle allait s’en souvenir. Peu de chance qu’elle songe une nouvelle fois à s’évader.

Quand on est rentré, elle était toujours suspendue (en aurait-il pu être autrement ?). Elle pleurait silencieusement. Nous l’avons détachée et elle s’est mise d’elle-même en position de soumise, à genou, jambes écartées, les paumes des mains ouvertes vers le haut reposant sur les cuisses, tête penchée. Je lui ai dit que sa punition avait été sévère, mais juste, qu’elle nous avait beaucoup déçus en essayant de s’échapper.

– Demande-nous pardon, ordonné-je en avançant mon pied.

Elle s’est approchée de moi à quatre pattes et a baisé mon soulier. Quelques larmes ont glissé dessus. Une douce euphorie s’est emparée de moi, j’en oubliais son corps zébré.

– Lèche.

Elle a donné de grands coups de langue. On était maintenant tous excités et, au lieu de soigner ses blessures, on s’est livré sur elle à différents caprices. Elle répondait à nos désirs avec une vivacité toute servile.

Avec le temps, les cicatrices sont devenues violacées, franchement laides, puis se sont désenflées avant de disparaître en grande partie. Pour la première fois, je me sentais tranquillisé, je pouvais profiter enfin d’elle et, comme elle nous obéissait désormais au doigt et à l’œil, nous pouvions nous comporter plus tendrement, améliorant ainsi de beaucoup sa situation. Même Satan faisait des efforts pour essayer de la reconquérir. Elle se montrait, à son égard, très rancunière et, dès qu’il s’approchait d’elle, elle se raidissait, cherchait du regard Clément pour qu’il la protège.

Nous ne la considérions plus trop comme une esclave, mais plutôt comme une partenaire sexuelle qui ne pouvait rien nous refuser. Les beaux jours étaient arrivés et je crois que nous étions tous heureux. Elle la première. Il lui avait suffi pour cela d’accepter son sort.

[1] Expression vosgienne. Clencher : ouvrir ou fermer une porte, une fenêtre. Référence à la clenche qui désigne le petit bras qui sert de levier dans un loquet ou le loquet lui-même.