La faute aux écolos

Des écolos ? Pire : des citadins qui retournaient à la campagne. Des qui ne pouvaient concevoir qu’une ferme, c’était une petite entreprise, que l’on élevait des animaux non pour leur compagnie, mais pour leur lait, leur viande, leurs poils, leur peau, que la mécanisation, les engrais augmentaient la productivité, que les pesticides protégeaient les céréales et les légumes de tas de maladies ou simplement aidaient à se débarrasser des mauvaises herbes, permettant de nourrir tout le monde. C’était une espèce de secte qui aurait voulu revenir au temps de la cueillette, imaginant vivre ainsi en harmonie avec la Terre. Une secte avec de l’argent qui rachetait les exploitations, les champs. Une secte, une vraie, avec des travailleurs qui bossaient du matin au soir, sans percevoir la moindre rémunération, seulement le manger et le coucher, qui, quand ils en avaient marre, qu’ils avaient été vaincus par dame Nature, repartaient en ville oublier leur échec en se droguant de rues étroites, de bâtiments donnant le vertige aux passants, de pubs qui ouvrent tard le soir et ferment au petit matin.

Un ami de Matthieu, un voisin, un paysan comme lui, avait dû se résoudre à mettre sa ferme, ses champs en vente. Ses parents venaient de mourir et cinq frères et sœurs qu’il ne voyait jamais, ces derniers étant allés ailleurs chercher fortune, étaient réapparus… pour l’héritage. Il avait dû vendre. Bien sûr, on avait inventé des solutions, les GAEC (Groupement Agricole d’Exploitation en Commun) par exemple, mais cela ne réglait pas le problème de fond : la propriété pouvait assurer la subsistance d’une famille, pas de six. Les autres avaient perdu tout lien avec notre village et préféraient de loin palper un peu de monnaie plutôt que de toucher trois fois rien chaque mois. D’ailleurs celui qui restait et qui se tapait tout le boulot finissait, lui aussi, par se lasser de verser ces petites rentes. La secte avait de l’argent gagné lors de l’existence citadine de ses membres. Personne chez nous ne pouvait en offrir plus, elle a emporté la mise.

Dès le début, il y a eu des problèmes. Ils voulaient produire bio, il fallait, pour cela, que nos villageois, en tous cas ceux dont les champs jouxtaient les leurs, cessent d’utiliser des pesticides et autres produits phytosanitaires. Il paraît qu’ils avaient la loi avec eux. Matthieu et ses amis bouseux refusaient de céder et le tribunal ne chômait pas. Les membres de la société de chasse avaient pris fait et cause pour les agriculteurs, d’autant que les écolos demandaient à grands cris que notre activité soit interdite le week-end sous prétexte que ces « Messieurs » se promenaient en forêt ces jours-là. À la mairie, cela se tendait, certains de nos administrés faisaient écho à la rengaine des ex-citadins, craignaient l’accident, bien que, depuis des décennies, on n’avait déploré aucun incident.

Matthieu qui cumulait la double casquette de paysan, de chasseur, était le plus virulent. Mais c’était surtout parce qu’il s’était découvert un avenir où il serait obligé de vendre sa ferme à ces gens-là. En effet, tant que ses parents étaient vivants, celle-ci suffisait pour leurs besoins, mais il avait, comme son voisin, des frères et des sœurs au loin, pour qui le village, l’exploitation familiale ne représentaient plus rien et il voyait les écolos s’installer chez lui, il se visualisait contraint de quitter son univers, l’échangeant contre le leur, disparaissant à son tour dans une grande ville sans âme. Quand il apercevait l’un d’entre eux en forêt, il n’hésitait pas à tirer en l’air pour l’effrayer, lui faire croire que quelqu’un le prenait pour du gibier. Le soir, il nous décrivait le visage décomposé des victimes de ses blagues. Parfois, ceux-ci se jetaient par terre ; le plus souvent, ils s’enfuyaient ; une ou deux fois, ils s’étaient mis à chantonner pour dire qu’ils n’étaient pas des animaux. Mais ils chantaient faux et Matthieux avait eu bien du mal à ne pas utiliser son arme pour ne plus les entendre. Il inventait la plupart du temps. On riait bien et c’était innocent. Sa manie de détourner le gibier, le gros, le sanglier par exemple, vers les champs des écolos était plus embêtante, car ces derniers demandaient à notre société de chasse d’intervenir ou de payer des dommages et intérêts. Nous répondions qu’ils avaient raison, qu’il fallait réguler le nombre de bêtes et que nous allions lancer des invitations à toutes nos associations, dans toute la France, pour organiser une grande battue.

Les débats s’envenimaient, le village se divisait. La haine s’installait.

Ma petite cabane dans la forêt – nous l’appelions, entre nous, notre pavillon de chasse – nous permettait tous les week-ends de nous retrouver, de nous préparer, de vérifier nos armes, de déjeuner d’un bon café, d’un casse-croûte, d’une gorgée de vin.

Ce matin-là, avec Clément, nous avons pris Matthieu avant que le jour ne se lève. L’heure entre chien et loup a toujours été propice aux chasseurs. Au parking, la voiture d’Hubert était déjà là. Cela ne nous a pas étonnés, il est souvent le premier. Pourtant, il était vraiment très tôt. On a marché un petit quart d’heure. La cabane était éclairée. Rien d’anormal.

Clément m’a affirmé, plus tard, qu’il avait ressenti un malaise, qu’il avait eu une appréhension, qu’il n’arrivait pas à savoir quoi et donc qu’il n’avait pas osé nous en faire part. Je pense qu’il fabule, il veut toujours se mettre en valeur. En tout cas, moi, je n’ai rien vu venir.

J’ouvre la porte. Elle redresse vivement la tête pleine d’espoir, Hubert a plus de mal à la quitter des yeux et à se tourner vers nous, tout à la fois énervé et conscient d’avoir fait une grosse bêtise. La jeune fille a les mains liées dans le dos, sa robe est relevée, son slip arraché, laissant admirer ses fesses charnues, toutes rouges. Son visage aussi porte des traces de coups.

– S’il vous plaît, détachez-moi ! Empêchez-le de me frapper.

Elle doit être déçue, aucun de nous ne bouge. Hubert est notre ami, c’est à lui de nous dire ce qui se passe. D’une voix désespérée, il nous raconte tout. Au fur et à mesure, sa colère refait surface, il en oublierait son acte odieux. Il nous montre le bidon d’essence.

– Un chasseur lui avait mis la main au cul en pleine rue hier soir. Pas un villageois présent n’a pris sa défense, tout le monde riait de la voir ainsi choquée. Elle est partie, rouge de honte, déterminée à se venger. Elle a cogité toute la nuit. Elle avait repéré notre pavillon ; il y avait un bidon d’essence dans leur ferme… Elle a trop tergiversé. Quand elle s’est décidée, le jour n’était pas bien loin. Elle aurait dû attendre le lendemain. À moins qu’elle ignore que les chasseurs se lèvent tôt. Je l’ai surprise au moment où elle allait répandre le carburant. Mettre le feu à une cabane, au milieu de la forêt, sous prétexte que l’on veut protéger la nature, c’est bien un truc d’écolo, ça !

Il regarde sa victime avec mépris. Vingt, vingt-cinq ans et un comportement de gamine ! Si nous n’étions pas là, elle aurait pris un bon coup de pied. Elle se tait en entendant ce dont on l’accuse, elle se sait en faute. Elle sent notre hostilité grandir.

– Je l’ai maîtrisée rapidement bien que, pour sa taille et son poids, ce soit une vraie furie. J’ai dû lui donner une belle gifle pour qu’elle se tienne enfin tranquille et que je puisse l’attacher.

Je regardais les joues enflammées de la pauvre fille. Une gifle ? Hubert n’a jamais su compter.

– Je vous attendais pour qu’ensemble, nous allions la livrer aux gendarmes. C’est à ce moment que tout a dérapé.

Hubert se tait un instant, il observe sa victime. De nouveau, il est tout chose.

– Ce n’est qu’une sale gosse. Je me suis dit : de deux choses l’une, soit elle écope d’une lourde peine, car au-delà de notre cabane, c’est toute la forêt qui aurait pu prendre feu et je me serais senti responsable d’avoir gâché son avenir, soit on se laissait comme moi attendrir par sa jeunesse et on fermait plus ou moins les yeux sur ce qu’elle avait projeté de faire – après tout, il n’y avait pas eu de dégâts, puisque je l’en avais empêché – et alors j’aurais été furieux et le premier à hurler que c’est cette mansuétude de la justice qui pousse ces gosses à toujours faire pire. Bref, je partageais la bienveillance du juge et, en même temps, je la fustigeais. Pour trancher ce nœud gordien, je décidais de la punir moi-même avant de la libérer. Elle ne méritait qu’une bonne fessée, ce à quoi la loi était incapable de la condamner. Je l’ai installée sur mes genoux et j’ai frappé une fois, deux fois, elle a crié à chaque coup. Elle avait le cul bien musclé. Un vrai plaisir ! J’ai pensé que le châtiment serait plus mémorable pour elle s’il était plus humiliant. J’ai défait son pantalon, rabaissé sa culotte. Elle se laissait faire, vaincue. Elle ne protestait pas, elle sanglotait. De grosses larmes coulaient, rendant son visage émouvant. Je lui ai encore donné une ou deux fessées. Les coups semblaient lui faire bien plus mal, elle hurlait plus fort, réagissait plus violemment au contact de ma main, se frottant inconsciemment contre mon sexe qui durcissait, durcissait. À la fin, je l’ai couchée par terre et je l’ai prise. Ce n’est qu’après que j’ai réalisé ce que je venais de faire.

Matthieu, Clément et moi, nous n’avons désormais d’yeux que pour la malheureuse victime et surtout ses fesses. Elle n’a pipé mot durant le récit d’Hubert, écrasée par ses révélations. Je ne parviens pas à condamner mon meilleur ami. Il n’est pas vraiment responsable. C’est même son désir de préserver l’avenir de la gamine qui l’a conduit là. Je lui en veux juste de n’avoir pas conclu l’affaire tout seul. Pourquoi nous avoir attendus ? Maintenant, nous sommes des témoins, nous allons devoir déposer au tribunal contre lui. CONTRE. Impossible, mais comment faire autrement ? Je réalise qu’Hubert compte sur moi comme il l’a toujours fait. Il m’a sauvé la vie et m’en est redevable ; depuis, il me laisse guider la sienne.

Je regarde Matthieu et Clément. Pour le moment, ils ne sont pas impliqués, ils ne sont que des spectateurs, ils guettent ma réaction. Nous sommes quatre amis, nous formons une bande dont je suis le leader. Sacrée responsabilité ! Ils attendent tous de moi que je préserve cette amitié.

Je n’ai pas le choix.

Je m’approche de la fille, je m’agenouille. Elle tourne vers moi son beau visage encadré de lourdes boucles. De charmants yeux tout humides de larmes. Une petite bouche adorable. Pas de maquillage, pas même de rouge à lèvre, elle est nature. De me voir à ses côtés, elle reprend espoir et me supplie à nouveau de la délivrer, de la laisser partir.

– S’il vous plaît, monsieur, aidez-moi ! Soyez gentil, détachez-moi.

Je note qu’elle ne me demande pas de la protéger d’Hubert. Elle a dû sentir à quel point nous sommes proches.

– Bien sûr, mon enfant. Je vais être gentil, je vais défaire tes liens… mais, avant, tu devras être gentille avec moi.

Ses yeux s’écarquillent. Elle ne pige pas. Elle refuse en fait de comprendre. Elle répète bêtement « soyez gentil, soyez gentil ». Je caresse son cul tout en m’installant entre ses jambes.

« S’il vous plaît, monsieur », supplie-t-elle.

Je lui redis : « si tu veux que je sois gentil, il faut être gentille avec moi ». J’abaisse mon pantalon. Matthieu et Clément m’observent, la gorge sèche. Je ne vois pas Hubert, mais lui aussi doit s’interroger.

– Non ! Pitié. Non !

Je lèche ma main doucement, longuement, pour que mes doigts soient bien humides et je la glisse sous son ventre. Elle murmure « Non ! Non ! » tandis que je masse sa vulve, titille son clitoris. Sous les caresses, elle cesse de demander. Elle se tortille, gémit. C’est mécanique, elle sent le plaisir et la honte monter. Elle pleure. Mon majeur la pénètre, vérifie l’humidité de son sexe.

– Tu vois, je suis gentil. À ton tour, sois gentille.

Je la saisis par les hanches et je la bourre. Elle crie et cela déclenche mon orgasme. Habituellement, je fais plus attention à mes partenaires, je cherche leur jouissance, je me retiens, mais le récit d’Hubert, ces mains attachées, ce cul délicieux, ce cri… je n’ai pu me contenir. Il faut faire vite maintenant. Clément et Matthieu doivent, eux aussi, la violer. Ainsi, nous demeurerons unis.

Je me suis retiré et j’ai défait ses liens. Elle a tenté de se relever, mais je l’ai arrêtée et je l’ai obligée à rester à quatre pattes. Elle s’est laissée faire, vaincue, n’espérant plus d’aide, ne comptant plus sur le secours d’aucun de nous.

– Maintenant il faut être gentille avec mes amis.

J’ai cédé la place à Clément qui l’a prise en levrette. Cela a été rapide ! Au tour de Matthieu. Il a fait deux, trois va-et-vient dans le con de la gamine, puis s’est énervé. Elle n’y mettait pas du sien, ne faisait aucun effort, restait impassible. Alors, il l’a frappée. Une grosse claque sur le postérieur.

– Bouge ton cul, poufiasse ! Ou tu en auras une autre.

Elle a crié, s’est remuée. Elle a ondulé vivement du bassin, paniquée. On voyait ses muscles se serraient et se desserraient pour stimuler son partenaire. C’était terriblement excitant. Enfin, celui-ci s’est retiré et a éjaculé sur ses fesses.

J’ai dit à mes amis de la rattacher et de la bâillonner : nous avions à causer !

À ma grande surprise, Clément s’est montré le plus astucieux pour la museler. Il a ramassé la culotte de la gamine et l’a fourrée dans sa bouche avant de faire tenir le tout avec une corde. On lui a lié les chevilles, puis les mains et on a terminé avec un nœud coulant autour de son cou. Ainsi, chaque fois qu’elle bougeait, elle s’étouffait. Elle est donc restée immobile pendant que l’on décidait de son sort.

On a commencé par sortir des bouteilles de bière et à boire en silence, en songeant aux conséquences de nos actes. Nos sentiments étaient confus, mélange de culpabilité et de plénitude. Rarement, nous avions si bien joui. C’était bref et intense. Nous ne parvenions pas à rejeter, à oublier ce sentiment de toute-puissance (il faut comprendre aussi puissance sexuelle) qui s’est emparé de nous quand nous avons violé cette pauvre fille, incapable de se refuser. Tout cela m’a laissé le temps de peaufiner mes idées.

– Nous avons trois options. La première, la plus raisonnable, consiste à régler ce problème à l’amiable. Elle a tenté de mettre le feu à la cabane, risquant d’embraser la forêt, cela mérite la prison. Nous nous sommes vengés et, pour cela, on peut être condamnés. Bref, on doit pouvoir s’entendre. Une petite compensation financière contre son silence devrait permettre de clore cette affaire.

À partir de là, l’alcool aidant, nous avons déliré. Il y a eu un long débat sur le montant de la transaction. Compte tenu du tarif d’une prostituée, quelle devrait être la somme à lui verser ? Certains faisaient valoir qu’une dilettante devait être moins chère qu’une professionnelle, d’autant qu’elle n’était pas très douée, d’autres insistaient sur le plus qu’apportait au contraire la naïveté de la prestation. Clément a tenu à souligner que le fait de lui avoir lié les mains augmentait singulièrement le prix. Il s’agissait de BDSM ! Sacré Clément, il veut toujours faire plaisir, il a trop bon cœur. De temps en temps, je jetais un œil à notre victime. Que pensait-elle de cette discussion puisqu’elle entendait tout ? Difficile de le savoir, car elle nous tournait le dos et la manière dont elle était attachée lui interdisait le moindre mouvement. Matthieu a mis fin à notre délire :

– C’est impossible les gars ! Même si nous nous mettions d’accord en lui offrant une fortune, il y a le reste de la secte. Dès qu’elle aura rejoint les siens, elle ne pourra s’empêcher d’en parler et ils seront trop heureux de l’obliger à porter plainte pour pouvoir casser sur les chasseurs et les agriculteurs qui ne veulent pas faire du bio !

Personne n’a contesté l’argument. À cause de ces écolos, cette solution, la plus raisonnable, était impossible. Nous sommes passés à la deuxième éventualité. Elle avait ma préférence, car c’était la plus sûre, la plus radicale :

– Comme nous ne pouvons, quel qu’en soit le prix, espérer son silence, il nous faut l’obtenir d’une autre manière.

Nous étions des chasseurs, nous avions l’habitude de tuer. On aurait pu procéder à un tirage au sort, mais celui-ci aurait pu me désigner, alors j’ai lâchement mis en avant Hubert. C’était une brute, un prédateur né, il n’aurait aucun mal à…

– C’est toi qui as commencé ; c’est à cause de toi, car nous sommes tes amis, que nous en sommes là ; c’est à toi de finir… de la finir. Fusil, couteau, comme tu veux. Nous, on va étendre une toile sur le sol pour éviter de laisser des traces, puis on sort creuser une tombe dans la forêt. Quand tu auras terminé, appelle-nous, on viendra la chercher.

Hubert ne pouvait dire non. Il a baissé la tête pour donner son accord. C’est Clément qui a soulevé une objection. Celui-là, il n’en rate aucune ! Il a fait remarquer qu’il fallait une fosse profonde, sinon les chiens retrouveraient le corps grâce à leur flair. J’ai marchandé avec lui la taille. À chaque fois, il me répondait que Satan pourrait renifler un rat mort à cette profondeur. C’était pénible. En définitive, Matthieu nous a départagés en soulevant un autre problème : la petite n’allait pas disparaître ainsi sans que personne ne la recherche. Il y aurait une battue et, si on découvrait dans la forêt un trou nouvellement bouché, on se poserait des questions. Hubert en a profité pour mettre fin à nos divagations en quelques mots :

– Quelle est la troisième option ?

Il était pâle. Ce matador était incapable de tuer une gamine ! Que ce soit à l’arme blanche ou avec un fusil. J’ai regardé Matthieu et Clément, ils ont baissé la tête, penauds. J’hésitais encore. En insistant, en jouant de mon autorité… Mais je renonçais. En fait, nous ne sommes pas des assassins. Contrairement à l’image que l’on se fait des chasseurs, nous savons faire la différence entre un animal et un être humain. J’ai donc exposé la troisième alternative. La plus compliquée. Concrètement, il s’agissait tout simplement de reporter à plus tard l’une des deux solutions précédentes.

– Puisque nous ne pouvons ni la laisser partir ni la faire disparaître, il faut la maintenir prisonnière.

Il nous était impossible pour les uns comme pour les autres de l’enfermer dans une cave. Clément vivait dans un quinze mètres carrés, voire moins, et, nous trois au village, nous avions tous une personne susceptible de découvrir le pot aux roses : Matthieux et Hubert habitaient chez leurs parents, moi, j’avais une femme de ménage et j’avais père, mère, frères et sœurs. L’idéal était cette cabane, elle avait une petite remise où je rangeais quelques outils, des cannes à pêche. On pourrait l’y détenir après l’avoir capitonnée pour éviter que l’on entende ses cris si un promeneur passait par ici. Le problème, c’était les premiers temps. Dès que la disparition de la gamine serait connue, la police songerait à ce lieu et viendrait fouiner par là. Les chiens la dénicheraient rapidement. Matthieu a alors proposé un hébergement temporaire :

– Je peux la garder à la ferme. Je l’enfermerais dans la porcherie. Ça pue suffisamment pour dérouter les clebs. Je tiendrai à l’œil mes parents et mon employé pour qu’aucun ne traîne de ce côté, mais seulement deux ou trois jours.

– Super ! En tant qu’adjoint du maire, je vais inciter les policiers à commencer par cette cabane et à constater de visu qu’elle ne s’y est pas réfugiée. Ensuite, il y aura peu de chance qu’ils y reviennent, la forêt est assez vaste et il y a tant de rivières, d’étangs à sonder. Ils auront trop de boulot !

L’idée prenait forme. Il fallait maintenant préciser les détails et surtout nettoyer le chalet. À l’eau de Javel. Ce serait bête si un chien détectait son odeur. Il se faisait tard, la priorité était d’installer notre captive chez Matthieu, à l’insu de ses parents, le commis ne travaillant pas le dimanche. C’est là que j’ai découvert le petit défaut de ce plan… Vu l’heure avancée, notre première tâche a été d’emmener discrètement notre hôte forcée à la porcherie, remettant au lendemain le nettoyage de la cabane. Hubert, Matthieu et Clément étaient alors au travail et c’est bibi qui s’est tapé tout le boulot. J’ai mis une telle quantité d’eau de javel que j’en ai été malade et j’ai vomi mon repas au grand dam de ma mère qui, persuadée que c’était son plat qui en était la cause, l’a aussitôt jeté malgré les protestations de mon père qui en aurait bien repris.