À PROPOS DE L’AUTEUR
Arouet Le Vieux est, comme on s’en doute, un nom de plume. Il se réfère à un auteur du XVIIIe, Arouet Le Jeune, qui lui-même a écrit sous un pseudonyme, anagramme de son nom, des contes libertins (l’équivalent de notre « érotique » contemporain), en particulier « La Pucelle d’Orléans ».
L’idée du roman est née en écoutant Marc Ogeret chanter « Si je venais vers toi » sur les mutilés de la Grande Guerre, c’est-à-dire de la Première Guerre mondiale.
On trouvait de telles figures dans la littérature, la cinématographie : « For better, for worse » de Cécil B. Demille, « Johnny s’en va-t’en guerre » de Dalton Trumbo, « Les Fragments d’Antonin » de Gabriel Le Bomin ou « Cessez-le-feu » de Jacques de Baroncelli ou « la douleur » de Margueritte Duras.
Il n’était pas difficile d’imaginer, après la guerre, des couples se reconstruisant, bâtissant de nouvelles relations, de nouvelles affections malgré et autour d’un handicap physique. Mais il y avait d’autres gueules cassées, ceux qui rentraient en colère, ceux qui étaient pleins de haine, ceux qui avaient vécu l’innommable et qui ne pouvaient plus s’exprimer qu’en hurlant.
« Si je reviens vers toi fidèle,
Mais sans âme…
M’aimeras-tu ? »
Comment peut-elle répondre oui ? Un homme doux, prévenant, câlin était parti à la guerre ; un monstre en était revenu qui ne prêtait plus aucune attention à elle, qui criait au lieu de parler, qui peut-être la frappait. Peut-on vraiment chérir un être à travers le souvenir que l’on a de lui ? Et si on le fait, est-ce de lui ou de son souvenir dont on est épris ?
Et lui-même comment peut-il affirmer à sa femme qu’il l’aime toujours ? Fidèle prétend-il, mais, pour moi, cela voudrait dire encore l’aimer. Sans âme, est-ce possible ?
Non ! Non ! À la question posée, on répond doublement non.
Mais la réponse ne peut pas non plus être négative. Elle ne peut être celle de « L’amant de Lady Chaterlay » de D.H. Lawrence, la chanson y perdrait son âme.
Alors ?
À force de retourner le problème, j’ai entraperçu un moyen de répondre positivement et j’ai trouvé cela très beau : le sexe.
Il y a dans l’acte de chair un tel choc que l’homme en oublie sa colère et son désespoir, et sa femme sa peur et son désarroi devant cet inconnu revenu des combats. Le temps d’un baiser, le temps de baiser, ils se redécouvrent, s’apprécient comme au premier jour.
Les âmes se sont éloignées, se sont perdues, mais les corps se reconnaissent.
Dès lors que le sexe s’imposait dans la conclusion, elle rendait la guerre inutile et… s’emparait de tous les ressorts du roman. La séparation avec la femme aimée ou l’homme de votre vie, à elle seule, justifiait pleinement votre désespoir et votre déshumanisation. Alors, sans âme, l’érotisme devient pornographie, sadisme, etc., et vous voilà un monstre. Alors, lorsque les deux amants se retrouvent, la question prend tout son sens :
« Si je reviens vers toi fidèle,
Mais sans âme…
M’aimeras-tu ? »
Et on peut répondre OUI.
Pour raconter cette histoire, il me fallait écrire un roman que l’on qualifierait d’osé.
Mais il n’y a pas de genre mineur, il n’y a que des œuvres mineures[1].
Dernier point : créer un monstre, pour un auteur, est une chose fascinante et malaisée. Pour me faire comprendre, je vais évoquer un souvenir de mon enfance.
Je ne suis pas bien grand, j’adore les westerns et je joue à bang-bang, c’est-à-dire que je cours à travers la maison en pointant un index, le pouce levé, les autres doigts repliés pour simuler un revolver, en criant BANG BANG. Je suis un cowboy, malheur aux Indiens !
Oui, mais ce jour-là, je suis calmement assis et je médite sur le film vu à la TV la veille. Un peu traumatisé.
J’ai regardé « L’homme au chapeau rond ». À priori, cela devrait être une histoire amusante. Quand on sait que le rôle-titre est tenu par Raimu, le père grognon de « Marius » et l’acteur fétiche de Marcel Pagnol, on se dit que l’on va bien rigoler et l’on comprend que mes parents n’aient émis aucune objection à ce que je sois devant l’écran. Ils n’avaient pas fait attention que c’était d’après un roman « l’éternel mari » de Dostoïevski, l’auteur des « Frères Karamazov », de « Crimes et châtiments » et autres.
Raimu y est l’éternel mari, celui qui découvre à la mort de sa femme qu’il est cocu, que son enfant n’est pas de lui et qu’il ne peut punir l’amant, trop puissant, même s’il tente de le faire. Sa seule vengeance au final consistera à laisser agoniser sa fille sans soin et il s’en ira triste et solitaire[2].
Bref, ce n’est pas un film pour un gosse de neuf/dix ans.
Pourtant, ce qui m’a le plus fait réagir, c’était Raimu. Il est extraordinaire et parvient à faire de ce monstre une personne attachante, une partie de sa personnalité a fusionné avec le personnage. Étonnamment, vous le plaignez.
Pour l’enfant que je suis alors, qui, en jouant à bang-bang, se rêve en acteur, c’est une révélation.
Si quelqu’un interprète Hitler, peut-il le rendre humain ? Ainsi, Bourvil a été Thénardier dans « Les Misérables » et lui a apporté un petit côté filou très sympathique, une petite touche à la normande.
Oui, le gamin que j’étais s’est posé cette grave question sur les comédiens.
Mon observation concerne aussi les auteurs.
Donner vie à un psychopathe ou raconter celle d’un qui a existé, ce n’est pas être un monstre, mais c’est mêler son âme à celui-ci, c’est prêter au à ce dernier cette part d’humanité sans laquelle il ne serait pas crédible.
On connait des êtres qui peuvent faire le pire sans sourciller, mais mon personnage se devait de se mentir à soi-même pour accepter l’inacceptable. Voilà pourquoi il affirme cette chose atroce : la victime est coupable de ce qui lui arrive. Il y a un dérapage, mais ce n’est pas ma faute.
[1] Songez à « Histoire d’O ». Dans ce roman de Pauline de Réage, René adule Sir Stephen, mais ils vivent dans un monde où l’homosexualité (entre deux hommes, pas entre deux femmes) est tout simplement niée. Comme il ne peut offrir son corps, il va lui donner celui de la femme qu’il aime. Mieux, il va lui donner la femme qu’il aime, corps et âme. Et O, par amour pour René, va vénérer Sir Stephen au moins autant qu’elle a adoré René.
Malheureusement il y a un hic.
Pour cela, pour montrer à son nouvel amant qu’il lui est aussi cher que l’ancien, elle va devoir accepter de subir la même épreuve, que celui-ci en fasse cadeau à un autre qu’elle devra à nouveau chérir, enclenchant un cycle infernal et sans fin. C’est l’ultime chapitre : le retour au château.
C’est si terrible qu’une fin différente est possible, est proposée : au lieu d’un autre homme, O pourrait se donner à la Mort et on la sent prête à se passionner pour cette dernière… si c’est le désir de Sir Stephen, si c’est le souhait du lecteur.
[2] C’est le dernier film de Raimu, il est malade quand il le tourne – je crois que le gamin que j’étais-s’en est rendu compte – et il est bouleversant. Je n’ai jamais revu ce film, mais je ressens encore cette folle envie qu’ont parfois les enfants de vouloir le serrer dans mes bras pour le consoler lorsque parait le mot FIN, alors même qu’il venait de commettre le plus abject des crimes.