Marie-Dolorès

On m’a conduite dans une petite salle et le surveillant m’a demandé d’attendre mon mari, m’a assuré qu’il ne devrait pas tarder à me rejoindre, quelques formalités, etc., puis il est sorti. Une table, deux chaises, un canapé qui ne se voulait pas un lit, mais qui pourrait en faire office au besoin, voilà ce que l’administration pénitentiaire nous offrait. Vous êtes officiellement en couple, vous pouvez baiser, mais on préfère ne rien savoir. Je posais sur le meuble mon cabas, contenant un peu d’eau et des sandwichs, qui avait été longuement, minutieusement fouillé. Comme moi. Je n’avais pas prévu une telle humiliation et, tandis que la gardienne me palpait, ne s’arrêtant pas devant mon intimité, je devais serrer les dents, mais pas les fesses (il paraît que l’on peut dissimuler arme et/ou drogue dans son cul), pour ne pas hurler « Assez ! » et fuir cet enfer. J’avais surmonté l’épreuve et j’étais là.

Une envie dingue de partir, un désir fou de le revoir.

Deux ans après, mon corps portait toujours la marque de ce qu’il m’avait fait souffrir et mon âme était encore plus profondément meurtrie, mais je n’avais que lui. Ma vie avait sombré dans une espèce de schizophrénie. Ma vie ? Elle s’était arrêtée à 15 ans, quelque part sur un versant des Vosges quand nous avions esquissé ce prélude à un bonheur qui devait être le nôtre. Sa bouche qui enflammait mes sens, son sexe dur dans ma main et cette vitalité qui a giclé sur mon ventre !

Nous étions trop jeunes. Nous n’avons pas eu le choix.

Lycéenne, j’ai été mariée à un homme de trente ans passés que je ne connaissais pas et que je n’ai jamais aimé. Le pire, c’était sa gentillesse, c’était sa délicatesse. Il aurait pu être mon ami, il était drôle, intelligent, cultivé, libéral, mais il était mon époux. Tous les soirs, sauf quand j’avais mes règles (rares moments de paix) puisqu’il voulait un enfant, il m’enfilait. Je me couchais sur le dos, je relevais ma chemise de nuit au-dessus de mes seins et j’écartais les jambes. Je faisais mon devoir, il faisait le sien. Parfois, il fouillait ma bouche avec sa langue, mais je ne ressentais rien là aussi. Quand il avait fini, je rabattais ma nuisette et je me faufilais sous les draps. Il ne souhaitait pas que je lise après, il fallait que je dorme pour que ses petits spermatozoïdes puissent glisser le plus vite possible et féconder mon ovule. Donc, dans le noir, je rêvassais, je ruminais, lui ronflait, notre devoir accompli.

On dit que les mariages forcés sont des viols à répétition. En ce qui me concerne, ce mot est un peu extrême pour décrire ce que nous faisions chaque nuit. Cependant, j’en ai été traumatisée. Une fois divorcée, j’ai eu des amants, des partenaires éphémères, des hommes à qui l’on se donne pour croire en son existence, pour le plaisir, pour leur plaisir, car du plaisir, je n’arrivais plus à en éprouver. Pourtant, j’ai connu des êtres délicieux, pleins de prévenance, avec qui j’ai dû feindre pour qu’ils cessent de me caresser, qu’ils tirent leur coup et me laissent enfin. Nous nous séparions ensuite d’un baiser sans fougue, poli, qui annonçait, poliment, la fin de notre liaison. Frigide. Voilà le résultat de ces quelques années passées dans les bras d’un époux.

Sans cet après-midi vosgien, j’aurais pu croire que c’était dans ma nature, que c’était dans la nature des femmes, que seuls les hommes parvenaient à l’orgasme.

Pourtant, ma vie n’était pas un fiasco. Bien au contraire ! Après avoir divorcé, j’ai poursuivi ma scolarité dans des écoles, des universités entourées de gens appelés à briller dans leur carrière, en société. Même en cas d’échec, ils réussissaient. Ils n’avaient pas forcément le job auquel ils avaient toujours rêvé, mais au terme de leurs formations, ils auraient au minimum un bon travail, intéressant et plutôt bien rémunéré. Contrairement à beaucoup de mes amis et amies, je n’avais pas été distraite par les appels du corps, j’avais été vaccinée contre cela, alors j’ai pu me consacrer pleinement à mes études et obtenir exactement le diplôme que je souhaitais. J’étais passionnée par la recherche, mais une recherche pratique, utilitaire. Je suis devenue ingénieure et j’aidais les industriels à résoudre des problèmes concrets. Parfois, c’était grisant. Plus je progressais dans ma carrière, plus j’avais de collaborateurs compétents, stimulants. Ajouté à cela que mon métier me permettait de voyager et vous aurez compris que j’avais réussi socialement, les garçons me désiraient, les filles me jalousaient. J’ai découvert moult pays, moult peuples, moult cultures, visité des musées, des sites archéologiques, des châteaux, été au théâtre, à des concerts, etc. Bref, j’avais vécu dé belles choses.

Pourtant, un jour, tout cela m’a paru bien vain. À trente-cinq ans, à l’âge où mon mari m’a choisie pour avoir des enfants, j’ai ressenti le même besoin que lui. J’éprouvais le besoin physique d’avoir un petit être à choyer. Alors je me suis revue, écartant les jambes, laissant mon époux me besogner pour avoir le sien, de bambin. Plus mon manque grandissait, plus les images de mon ancienne vie conjugale s’imposaient. Étais-je prête à subir de nouveau tout cela pour serrer mon bébé entre mes bras ? Et si je l’étais, parviendrais-je, ensuite, à aimer un enfant qui ressemblerait à l’homme qui m’aurait ainsi engrossée ? Bien sûr, il me restait la fivete.[1] Au moins, s’il a le même visage que son père, je n’aurai rien à reprocher à ce dernier, puisque je ne l’aurais pas connu. Cependant, cela ne m’enthousiasmait pas beaucoup plus !

J’ai fait une dépression. J’ai eu recours à une psy. Après de longues séances, j’ai pu formaliser mon désir, le préciser. Je voulais un enfant de l’amour. Pas une adoption ou un don de spermatozoïdes. Non, il fallait qu’il ait un vrai géniteur, mais surtout qu’il naisse d’une relation sexuelle heureuse, comme si ma jouissance, mon bonheur au moment de sa conception était un gage de son futur équilibre psychique.

Il n’y avait qu’une personne au monde qui pouvait me procurer cela.

Je n’avais eu aucune nouvelle de lui depuis mes 15 ans. Était-il marié ? Était-il encore vivant ? Pouvait-il avoir des enfants ? Tant de choses semblent incertaines quand vous recherchez un être parmi huit milliards d’humains.

Pour le retrouver, il fallait que je retourne dans le village de mes parents. Je savais que, quand je reverrai ma mère, nous allions nous réconcilier, pleurer dans les bras l’une de l’autre. Je n’avais aucune envie que cela se produise, mais, pour avoir cet enfant, je n’ai pas hésité. De même, j’avais accepté l’idée, s’il était marié, de l’emprunter pour un après-midi, pour qu’il me fasse un gosse, ne doutant pas qu’avec lui, je prendrai du plaisir et que mon gamin sera et sera heureux. Je l’ai retrouvé, il était libre, il m’aimait. Tout était possible. Hélas, c’était trop tard !

Il était devenu le gourou d’une bande de petits sadiques. Ils avaient enlevé Ambre qu’il maintenait en esclavage. Certes, c’était Hubert qui avait commencé, lui, la brute, le prédateur, le chasseur qui ne faisait guère de différence entre animaux et donzelles, ne pouvait que la violer, elle, la citadine déçue qui ne rêvait que de retour à la nature, de réconciliation avec le cosmos, mais c’est lui qui avait organisé méthodiquement la décente aux enfers de leur captive.

Il a été condamné à perpétuité avec une peine incompressible de 25 ans pour torture et acte de barbarie.

J’étais effondrée. Cela a même ébranlé mon désir d’avoir un enfant. À quoi bon ? Pour en faire un bourreau ou une future victime ? Et que ferait-il d’une mère qui fréquente une psy à cause de cauchemars récurrents ?

En effet, souvent, je me réveille, bâillonnée, les mains liées dans le dos, recroquevillée pour tenir dans ce coffre. Impossible de crier, impossible de bouger. Enfin, on m’en extirpe. Il fait nuit et c’est à la lumière d’une lampe-tempête que je découvre que je suis dans une grange. « Tu peux hurler tout ton saoul, ici, on ne t’entendra pas ». Trois hommes me frappent parce que je ne les reconnais pas ; ils me rasent les aisselles, la chatte et, à grandes claques, ils me contraignent à m’exhiber, à prendre des poses aguichantes, à répéter des phrases de putes, à les supplier de me baiser comme une chienne. Quand la séance se termine, je retourne dans ma caisse pour méditer sur mon sort. Je suis si abrutie par les coups que je ne souhaite qu’une chose : être enfin violée pour que tout ce qui m’arrive, tout ce qu’ils me font ou me font faire trouve un sens. Mais ils me délaissent, semblent mépriser ce corps qu’ils m’obligent à leur offrir. Ce n’est que petit à petit que je comprends qu’ils ont un gourou et que je suis destinée à lui être servie en cadeau d’anniversaire, en signe d’amitié, de respect, de reconnaissance. Une offrande. Dans d’autres cauchemars, je me retrouve directement dans le pavillon de chasse et, là, ils utilisent leur esclave pour me montrer ce qu’ils attendent de ma docilité. Mais je vois surtout avec horreur, dans ce corps sans âme, ce que ma soumission fera de moi.

Que ce soit à la ferme, chez Matthieu, ou dans la cabane, dans les bois, je me réveille toujours quand je découvre qui est mon bourreau, qui est ce führer à qui on me présente, attachée à cette barre, suspendue dans le vide. C’est fou ! Sa présence met fin à mon cauchemar, et ce dans tous mes rêves. Cela avait été aussi le cas dans la réalité, puisque c’est lui qui m’a libérée, me remettant entre les mains de mes parents. En vrai il m’a sauvé dès qu’il est apparu. J’avais mal, ainsi accrochée, j’étais anéantie, je devenais dingue, prête à accepter mon sort pour que cesse ma douleur. Quand je l’ai vu, alors même que je comprenais que c’était à lui que j’étais destinée et qu’il venait pour me violer, j’ai repris espoir, sa présence m’a aidée à ne pas sombrer dans la folie et j’ai trouvé le courage de lui demander, à lui mon bourreau, d’abréger mes tourments en éjaculant au plus vite. Je l’ai supplié de ne pas me sodomiser.

Pour toute réponse, il a utilisé le fouet électrique !

Heureusement, à cet instant-là, il y avait Ambre contre moi pour m’apporter ce peu d’humanité qui vous préserve du désespoir, de l’anéantissement, du délire. Elle est depuis toujours à mes côtés. Pour survivre à ce qui lui arrivait, à tout ce qu’elle subissait, elle avait pris de la distance avec elle-même. Elle était là, battue, violée, et elle n’était pas là. Une simple observatrice, qui ne plaignait même pas la victime tant celle-ci semblait être devenue un animal, mieux un robot, une chose. Elle était absorbée par le comportement des bourreaux. La douleur était moins forte, les sensations inexistantes. Tout était irréel. Comme un rêve, à peine un cauchemar.

Cela lui avait permis de survivre. Pas d’accepter.

Quand les inspecteurs l’ont interrogée, elle a expliqué avec force détails ce qu’elle avait subi d’une voix calme et posée comme un témoin précis et honnête, sans émotion.

Quand les policiers l’ont questionnée sur son identité, elle a refusé de dire son nom. Elle ne voulait pas redevenir elle, car elle savait ce que cette personne avait souffert et elle n’avait aucune intention de l’endurer à son tour. Ses amis, ou dois-je plutôt dire ses relations, ne connaissaient d’elle que son prénom. Sa photo a été publiée, mais personne ne l’a reconnue, ne l’a réclamée. On a insisté auprès d’elle. Elle s’est refermée.

Le seul être avec qui elle acceptait de parler, et encore par bribes, c’était moi. Parce que j’avais partagé son calvaire, que je n’ignorasse rien de ce que ses mots ou ses silences recouvraient.

De mon côté, je lui étais redevable de m’avoir protégée, d’avoir caressé mon visage alors que l’autre me torturait avec son taser, d’avoir empêché que je sombre comme elle dans la folie, dans le même type d’hystérie qu’elle. J’ai conscience du miracle qu’a été cet instant pour moi. Pour elle, aussi. Parce que l’on s’attaquait à moi, elle avait baissé la garde pour venir à mon secours, pour me soutenir, elle avait affronté un moment cette horreur qu’était son monde. Elle avait supplié mon bourreau. Sans bruit, d’un simple regard. Au procès, il a toujours évité de croiser ses yeux de peur qu’elle ne le toise comme elle l’avait fait ce jour-là, d’y lire qu’elle était un être de chair, de sang, pas un jouet, que je l’étais également et qu’en plus, j’étais son immortelle (j’aimais quand il m’appelait ainsi).

Oh oui, merci, Ambre, pour avoir été là, pour cette caresse sur mon visage qui me disait que je n’étais pas seule, que j’étais une femme. L’enfer commence quand cesse toute humanité.

Voilà pourquoi je t’ai à mon tour accueillie à bras ouverts, pourquoi nous sommes en couple. Un ménage à trois en réalité, car tu partages ma psy.

C’est toi, Ambre, qui m’as redonné le goût de vivre, de vouloir, de lutter, le désir d’avoir un enfant. Un jour, lors d’une de nos séances communes avec notre thérapeute, tandis que, pour la centième fois, je m’interrogeais sur mon aspiration à être mère, tu m’as posé la question, faussement agacée : « s’il n’avait pas éjaculé dans ton cul, tu l’aurais gardé ce môme ? » et ma réponse sans ambages a été « oui ». Ce gosse-là, je l’aurais chéri, non parce que, lui, je l’aime encore, ni en souvenir de nos amours, mais parce quelque chose subsiste entre lui et moi de notre jeunesse, quelque chose de l’ordre de la confiance, du désir charnel, comme un bouton de rose qui jamais n’a éclos.

« Alors, as-tu dit, emprunte-le pour une après-midi à l’administration pénitentiaire comme tu t’apprêtais à le faire à sa femme s’il était marié ! ». J’ai trouvé l’idée tentante, notre psy a approuvé et, toi, tu as dit que tu étais prête, dès la naissance, à aller en mairie reconnaître l’enfant afin que nous puissions l’élever et l’adorer conjointement. « Ce serait SON enfant et tu accepterais de l’élever ? – Ce sera un enfant de toi, comment pourrais-je ne pas l’aimer ? »

Malheureusement, pour obtenir ce droit à baiser du gouvernement, il a fallu que lui et moi, nous soyons en couple officiellement. Aussi, j’ai demandé sa main et ce sera lui le père.

Voilà pourquoi je suis là, que j’ai subi sans réagir cette fouille humiliante. J’attends mon époux.

Un après-midi pour faire un bébé, pour s’envoyer en l’air et faire un bébé.

Il s’est assis face à moi, timide. Il a maigri. Il semble faible et fragile. Un gosse. Je lui demande si ça va. Ça va. Mange-t-il à sa faim ? Il ne se plaint pas. Peut-il faire du sport ? Il me dit que oui. A-t-il des amis ? Voit-il du monde ? Sort-il ? Etc. Eh oh ? Il est en prison ! Je me rends compte que notre conversation – ou plutôt mon monologue, ses réponses sont si brèves – est ridicule. Je me tais. Je le regarde.

Je me lève, il en fait autant. Je m’approche de lui, il me sourit, tend une main pour me caresser le visage, l’autre palpe ma taille. Il glisse mes mèches derrière mon oreille droite afin de redécouvrir mes traits. Son œil brille de plaisir comme aux premiers jours quand, bébés, nous nous faisions la fête à chaque retrouvaille. J’en profite pour m’attaquer à sa chemise. Je détache deux boutons, puis j’insinue mes doigts dans l’ouverture. J’essaie de deviner en tâtonnant s’il est encore potable, s’il n’est pas devenu trop maigre. Je ne le caresse pas, je tâte la marchandise. Je m’amuse de mon esprit mercantile tout en le regardant. Son sourire s’élargit.

– Tu es si belle quand tu ris !

Soudain son visage s’assombrit. Il était persuadé de m’avoir évité le pire. Il m’avait forcée, mais il avait tenté de me donner du plaisir. Il m’avait donné du plaisir. Il me voulait, il me pensait jouissant sous ses coups et ses attouchements. Un moindre mal donc. Il vient de se rendre compte qu’il m’a réellement violée. J’avais peut-être eu un orgasme, mais je n’avais pas ri !

– Pardon !

Je l’embrasse. Je lui dis de se taire. Je lui murmure que ce qui a été ne doit pas gâcher ce qui va être. J’en profite pour ôter les derniers boutons et je dégage ses épaules. Je me recule un peu. Mes doigts ne m’ont pas trompée. Il a maigri, mais il s’est musclé. Je fais courir mes ongles sur ses abdos durcis, sur son buste ciselé. Rien à voir avec un corps bodybuildé, celui-ci reste humain, naturel. Simplement le gras a disparu. Il me dit qu’il fait attention à lui, qu’il ne veut pas se laisser aller, grossir de ne pouvoir sortir. Il s’entraîne physiquement dès qu’il peut, même dans sa cellule. Les promenades en forêt lui manquent.

Je fais glisser mes doigts vers le bas. Je tâte son entrejambe bombé. Je m’insère dans son jean, dans son boxer. Je palpe l’objet de mes désirs. C’est énorme !

Il retient mon geste, retire ma main. Il n’a pas baisé depuis si longtemps. Il ne faudrait pas que, par mégarde… Je n’insiste pas, mais, quand il veut ôter son pantalon, j’affirme que c’est à moi de le faire. D’accord. Il me sourit tandis que je fais glisser ses vêtements, découvrant et caressant ses cuisses. Son slip fait une bosse énorme. J’aurais bien aimé faire comme dans un strip-tease et dévoiler lentement la chose, mais je le désire si ardemment. Je me suis agenouillée et j’ai enlevé sa culotte d’un geste brusque. Je ne vois que sa queue. C’est vraiment, vraiment impressionnant, son érection pointe vers moi et je meurs d’envie de le prendre en bouche. Mes lèvres s’entrouvrent malgré moi. Je sors la langue. Bien mouiller avant de gober le tout. Je m’en approche, je veux juste savoir si je peux le faire. Il entortille ses doigts dans mes cheveux et me tire en arrière, me redresse.

– Tu n’es pas raisonnable. À moi de te déshabiller !

– Non ! C’est fragile.

Il rit. Je m’écarte de lui pour qu’il puisse à son tour m’admirer. J’enlève ma robe et la petite femme sage laisse la place à une playmate. Un soutien-gorge quart de bonnet qui supporte les seins sans les cacher, comme un présentoir, un cache-sexe magique ouverte à l’entrejambe, n’empêchant aucunement l’accès à mes deux trous, orné de dentelle florale noire. L’un et l’autre en fine résille transparente. J’essaie d’oublier le regard de la gardienne qui, lors de la fouille, a découvert ce que je portais et sa remarque, dans mon dos, une lampe de poche à la main, pour me dire qu’il est inutile de baisser ma culotte. Je fais lentement un tour sur moi-même pour qu’il apprécie ce qu’est une Wonder Woman Waouh. Il me fixe avec tant d’intensité que je suis mal à l’aise. Il m’avait ainsi admiré au pavillon de chasse quand il m’avait trouvée, attachée à ma barre de fer. Il sent mon trouble, m’attrape par la nuque et m’attire à lui. Je gémis quand sa bouche s’écrase contre la sienne, dévore la mienne avec brutalité, férocité. Une pause. Il défait mon soutif qui le gêne, mais ne touche pas à ce cache-sexe qui ne cache rien et laisse accès à tout. Puis, il reprend où on en était, sa langue forçant le rempart de mes dents à la recherche de sa sœur. Une de ses mains me caresse le dos, les reins, l’autre, plus coquine, se glisse entre ma culotte et mes fesses, un doigt s’insinue dans ma raie et son sexe se presse entre mes cuisses contre le mien. Je me sers contre lui autant que possible, je frotte ma vulve contre son pénis, le désirant en moi, rêvant de cet instant où nous ne serons plus qu’une seule et même chair. Notre long baiser se finit et je lui murmure :

– Je ne peux te prendre dans ma bouche, car ce serait gaspiller ton sperme, mais toi… les femmes peuvent…

Les mots se perdent. J’appuie son visage contre ma poitrine. Ses lèvres effleurent mes seins. Il lèche, pince les tétons. Je l’oblige à glisser toujours plus bas. Il joue un instant avec mon nombril du bout de sa langue, mais il a compris ce que j’attends de lui. Il s’agenouille à mes pieds et son haleine chaude caresse mon con. J’écarte mes cuisses. Revivre le saut du diable, revenir au début, effacer les vingt dernières années et enfin nous aimer comme homme et femme.

Ses doigts ont tracé mes lèvres intérieures. Mon sexe est bouillonnant. Ils ont fait leur chemin jusqu’au mince capot protégeant mon bouton de plaisir. J’ai senti sur la petite perle de mon clitoris la douceur de son index. Il l’a d’abord frôlé, énervé, puis frotté. J’ai gémi. Encore ! Ne t’arrête pas. Il s’est, cependant, retiré et sa bouche s’est posée sur ma chatte. Mais il ne me lèche pas. Juste un baiser, sur mon bourgeon ! Alors, je capitule.

– Là, on ne risque rien. S’il te plaît. Comme la première fois !

Il me regarde en souriant.

– Tu as entendu parler d’éjaculation précoce ? Tu es devenue si belle que j’en perds tout contrôle. Je serais plus tranquille au fond de toi. J’ai hâte de toi…

Mais je ne veux pas en écouter davantage. Qu’est-ce qu’il est bavard ! J’écrase sa tête contre mon sexe et il se remet à l’ouvrage, s’attaquant à mes lèvres. Je suis mouillée. Il fait des cercles autour de mon clitoris pour l’échauffer. Il n’en a pourtant pas besoin. J’essaie d’étouffer mes cris, mais c’est impossible. D’autant qu’un index coquin pénètre mon petit trou, le stimule en s’enfonçant doucement, en s’agitant en tous sens, me repoussant vers sa bouche gourmande. Je me raccroche à ses épaules, je me tords en deux, je tente d’écarter mes lèvres des siens, mais je suis bloquée par son doigt. Il ne me lâche pas. J’ai un spasme et d’autres se préparent. Mon corps tremble, mon cœur s’accélère. Le passé, le futur et même le présent n’existent plus. Oubliés le pavillon de chasse, Ambre, jusqu’à mon désir d’enfant…

Il se redresse et, d’un baiser, me donne à boire le liquide de ma vulve. Une main a repris le travail abandonné par sa langue et son pouce force ma fente. Je serre les muscles de mon vagin. Ce n’est qu’une promesse. Il peut imaginer à quel point ce sera phénoménal autour de sa bite. Enfin, il me considère comme prête. Il me soulève et me pose sur la table. Il empoigne mes hanches et me tire sur le bord pour pouvoir me remplir à son aise. Je cambre le dos, je frotte mes seins contre son buste. Il me pénètre avec une certaine violence.

Non ! Ne pas penser à ce qu’il m’a fait. Cela n’a rien à voir. D’ailleurs la petite gêne fait place à des vagues de jouissance, chacune plus forte, moins contrôlable que la précédente. Je n’ai qu’une envie, c’est de le garder en moi. Mes muscles se relâchent et le laissent s’enfoncer, mais c’est un piège. Une fois qu’il est bien en moi, mes chairs se resserrent. Je m’accroche à lui, mes bras autour de son cou et mes cuisses sur ses fesses pour le bloquer, l’immobiliser en moi. Mais il parvient à se retirer, alors je me détends afin qu’il plonge de nouveau en moi, que je puisse le coincer à nouveau. Mon corps me trahissant produit toujours plus de cyprine, rendant plus fluide son va-et-vient. Ses lèvres frôlent les miennes sans chercher un baiser à la française, nos souffles se mélangent. Très vite, il ne se contrôle plus, ses coups se font plus sauvages et j’ondule du bassin sous l’assaut. Soudain, je me crispe. Il a découvert une zone érogène extra-terrestre. Ma vision se trouble, parcourue d’étincelles. Je crie. Ma chatte se contracte sur son sexe avec tant de force que lui aussi a un orgasme et son sperme jaillit en moi, chaud, crémeux, abondant.

Puis tout va decrescendo. Même s’il continue sur sa lancée, son outil diminue à chaque mouvement. Peu importe, le travail est fait. Ce sera un beau bébé. Je pense au rire de Sarah[2] qui vient d’apprendre qu’elle est enceinte et j’ai envie d’en faire autant. Malheureusement, j’ai du mal à reprendre mon souffle et je ne peux qu’offrir au monde un visage radieux, mais haletant.

Il s’est retiré de moi et s’est assis à mes côtés sur la table. J’ai posé ma tête sur son épaule et il a passé son bras autour des miens.

– C’était bien !

Il ne dit rien et me sourit. Je rêvasse. Là, à cet instant, je l’aime, mais je sais que nous n’avons pas d’avenir, qu’il n’a pas d’avenir. J’aurais peut-être pu lui pardonner ce qu’il m’avait fait. Après tout, lui aussi avait agi sous la contrainte. De plus, il avait sacrifié sa vie pour me libérer ! Mais pourquoi avait-il utilisé son taser ? Nul ne l’obligeait à le faire ! Et puis il y a Ambre. Lui et ses potes l’avaient réduite en esclavage et ils avaient trouvé cela naturel. Dès que la crainte d’être pris avait disparu, ils se sont lâchés. Ce sont des monstres. « – Non ! ont dit leurs avocats, ce sont des êtres comme vous et moi, socialement intégrés, avec une famille, des parents, des amis ; seules, les circonstances sont coupables. »

C’était ainsi que les bourreaux nazis se sont défendus lors de leur procès.

La tristesse m’a soudain envahie. Pour la chasser, je me suis levée, j’ai sorti le pique-nique que j’avais préparé et nous avons mangé l’un et l’autre silencieusement.

– Tu souffres toujours de l’anus ? demande-t-il, d’une voix trouble.

– Non. C’est fini depuis longtemps.

Mais il ne me croit pas, il pense que je veux le rassurer, le déculpabiliser.

– Tu as mis de la crème pour guérir l’hématome que je t’ai fait !

Je rougis. Ce n’était pas pour me soigner ! Une idée d’Ambre. Elle connaissait son penchant pour la sodomie. Elle m’a convaincue de lui octroyer ce plaisir pour le bonheur qu’il allait m’offrir. Une rétribution pour le bébé en quelque sorte ! J’ajoutais :

– Tu sais : c’est fini ! On ne se reverra plus, tu n’auras aucune nouvelle de notre enfant. Je l’ai juré à Ambre et je me le suis promis à moi-même. Je vais demander le divorce. Il n’y aura plus rien entre nous. Tu ignoreras toujours si c’est un garçon ou une fille, s’il est né ou pas.

Je l’ai senti si triste que j’ai poursuivi :

– Je t’assure seulement que s’il n’est pas, je ne chercherais plus à en avoir un.

– Tu auras cet enfant. Il ne peut en être autrement.

Je le sers contre moi. Tu as gâché notre vie, je ne peux pas te le pardonner, mais je peux partager ton désespoir devant ce gâchis.

– On a un peu de temps devant nous. Je n’ai pas faim et je suis épuisé. Tu veux bien dormir avec moi une heure ou deux ?

– …

– Comme salaire pour ce que j’ai fait. Puisque lui sera à toi.

Je l’ai embrassé. On a enlevé les coussins du canapé. On s’est serrés, nus, l’un contre l’autre. Ma position préférée, la soixante-cinquième du Kamasutra, celle dite des cuillères. Après la baise, quand les corps sont repus, la femme se blottit de dos contre son compagnon, ses fesses contre le sexe flasque, l’homme alors passe son bras droit sous le cou de sa partenaire, la main sur un sein, le bras gauche repose sur le corps de celle-ci et sa main se perd entre le bas ventre et le vagin. Ainsi, il la possède et la protège dans son sommeil. Ils sont comme deux petites cuillères bien rangées dans un coffret et peuvent enfin rêver qu’ils s’envoient en l’air.

Très vite, il s’est endormi, j’ai entendu distinctement son souffle régulier. Je goûtais à sa chaleur, j’écoutais battre son cœur. J’avais peur de le réveiller, que tout s’interrompt. Faire l’amour est merveilleux, mais l’avoir fait avec toi, les mots me manquent pour le dire.

À dix-sept ans, on découvre que le sexe est avant tout charnel, que ce n’est qu’un voyage au pays des corps, que la montagne a toujours la même beauté, peu importe avec qui on sort. Pourtant, en feuilletant l’album photos, ta présence embellit chaque paysage, la Tour de Pise est délicieusement penchée si tu te tiens droit·e à son côté et le Sahara est plus immense si tu es perdu·e dans ce désert. Le monde n’est pas plus charmant parce que tu m’accompagnes, mais il s’enrichit de la trace de tes pas.

 

[1] Fécondation in vitro ou FIV, gentiment appelée fivete.

[2] Le rire de Sarah est la chose la plus émouvante qu’on puisse lire dans la bible. Genèse 18-10 :

L’un d’eux dit : « Je reviendrai vers toi à la même époque, et ta femme, Sarah, aura un fils. » Sarah écoutait à l’entrée de la tente, derrière lui. Abraham et Sarah étaient vieux, d’un âge avancé, et Sara ne pouvait plus espérer avoir des enfants. Elle rit en elle-même en se disant : « Maintenant que je suis usée, aurai-je encore des désirs ? Mon seigneur aussi est vieux. » L’Éternel dit à Abraham : « Pourquoi donc Sara a-t-elle ri en se disant : “Est-ce que, vraiment j’aurai un enfant, moi qui suis vieille ?” »…

Sara mentit en disant : « Je n’ai pas ri », car elle eut peur, mais Dieu dit : « Au contraire, tu as ri. »